Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Par un après-midi grisâtre dans la toundra

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Me retrouvant seul à la maison, ma femme étant absente pour encore quelques jours, je décidai de sortir m’aérer l’esprit en marchant dans la toundra. En ce premier octobre un peu gris, un peu terne, un peu morne, sous un ciel couvert et poussé par un vent bien présent, je ressentis le besoin de me ressourcer dans cette toundra qui m’accueille depuis plus de onze ans.

Je partis accompagné de mon fidèle compagnon, Canille, mon chien, en suivant d’abord la route de la garderie, mais en direction inverse du village. Après environ 300 mètres, un petit chemin de graviers s’ouvre sur notre droite. Nous le prenons. Je sais qu’au bout de ce court chemin entre une petite montagne sur la droite et un boisé sur la gauche se trouve un cimetière.

Une haute clôture faite de tronc d’épinettes noires délimite ce cimetière, témoin du passage des hommes et des femmes qui vécurent ici, à Kuujjuaq. Les rangées de croix blanches semblent vouloir battre en retraite devant l’inexorable progression de la végétation à l’intérieur de leur propre enceinte. Ici et là, au travers des arbustes denses et entre les croix blanches, on peut voir des pierres tombales où les inscriptions en caractères romains côtoient le syllabique des Inuit.

Je choisis de contourner le cimetière pour me diriger vers la montagne qui se situe tout juste derrière. Un sentier me permit de le faire sans avoir à me battre avec les aulnes et autres arbustes qui me séparaient de mon but : la montagne. Deux lignes parallèles de terre foulée marquaient de façon évidente que ce sentier était le fruit du passage répété de véhicules tout-terrains. Leurs roues ayant agi comme deux défricheuses dans la toundra. Entre ces deux lignes, la végétation s’accrochait tant bien que mal au peu d’espace laissé libre de tout passage par les véhicules.

Ici, la forêt croît avec vigueur. Les épinettes noires et les mélèzes se partagent la terre acide qui s’étend avant de céder la place à la pierre nue des montagnes. Aux pieds de ces arbres nains, aucun ne dépassant les trois mètres, les lichens, les mousses et la sphaigne forment un tapis spongieux et élastique qui absorbe si bien l’eau que les Amérindiens et les Inuit s’en servaient pour faire des couches et des serviettes hygiéniques.

Les mélèzes, ces résineux particuliers et uniques, voient leurs épines changées de couleur. Elles passent du vert éclatant au jaune terne avant de tomber au sol formant autour de chaque arbre un étrange tapis d’aiguilles dorées.

Au bout du sentier, une sablière. Je la traversai en marchant tant bien que mal, mes pieds s’enfonçant dans ce sable glissant. Canille, enjouée comme jamais, court partout dans cette sablière, le nez au vent, les oreilles battant la cadence de ses pas furieux. Elle n’est jamais très loin de moi. Toujours, elle relève la tête et me cherche du regard jusqu’à ce qu’elle me voit et retourne rapidement à ses préoccupations premières dictées par son nez.

Je finis par atteindre le pied de la montagne. Un mur s’élève devant moi. Un unique bloc de granit plus vieux que la toundra elle-même se dresse à un angle impossible et ne présente à peu près aucune aspérité où je puisse prendre pied. Je regardai à droite et à gauche et j’aperçus, un peu plus loin, un endroit où je pourrais monter. Je m’y rendis. Et là, la pente, bien que toujours très abrupte, me permit tout de même de gravir cette pierre dure millénaire.

En haut, le paysage familier de la toundra arborescente cède la place au paysage lunaire de la toundra. Dans les vallées que je peux voir se dessiner entre les masses de rocs qui m’entourent, les arbres forment des forêts plus ou moins clairsemées, mais ici, en haut de la montagne, les pieds bien appuyés sur la roche, c’est un univers fort différent qui s’offre. Il n’y a plus d’arbres, plus d’arbustes, que les mousses et les lichens qui s’accrochent à la pierre nue.

Je me mis à marcher et sous mes pas, je ressentis de même que j’entendis le craquement de ce lichen noir qui forme des cercles sur la pierre et dont le pourtour se relève à la manière d’une crêpe qu’on a trop faite cuir. J’aperçus la majestueuse rivière Koksoak au loin et je me dirigeai dans cette direction suivant la cime de cette montagne.

La toundra ne se décrit pas vraiment. Pas plus qu’elle ne s’explique. La toundra, c’est un sentiment, un sentiment qui nous envahit et qui ne nous lâche plus. Il s’incruste jusque dans les moindres parcelles de notre être et en vient à nous habiter entièrement. La toundra m’habite et m’abrite depuis plus de onze ans. Elle me nourrit et m’éduque. Elle me rend davantage humble et respectueux parce que je sais qu’elle peut prendre la vie plus rapidement que tout autre environnement.

La toundra ne pardonne pas.

Il faut avoir vécu un véritable blizzard dans la toundra pour en saisir toute la puissance. Le hurlement du vent, la neige soufflée par ce vent et qui forme une masse si dense et si compacte que la visibilité en est réduite à moins d’un mètre, parfois même à peine quelques centimètres, tout cela concourt à créer un immense sentiment d’humilité et de respect envers elle.

Je regardais mon chien courir avec moi, le nez plaqué au sol à la recherche d’une odeur, explorant un monde olfactif à jamais interdit pour moi, et je ne pus m’empêcher de penser à quel point j’aimais cet univers. Le vent me poussait à avancer et j’avais tout le loisir d’observer la beauté particulière qui m’entourait.

Entre les crêtes de pierre de la montagne, une mousse dense emplissait ces dépressions d’un tapis très semblable à celui qu’on retrouvait plus bas, là où poussent les arbres. Puis, devant moi, un lac formé de l’eau de pluie qui s’accumula au cours de l’été. Je tentai d’en faire le tour d’abord par la droite, mais je pus y parvenir à cause de la sphaigne saturée d’eau qui se trouvait en travers de mon chemin.

Je rebroussai donc chemin puis décidai de contourner le lac par la gauche. C’est là que je tombai sur une minuscule talle de myrtilles, à peine plus grande que ma main, que je me dépêchai de ramasser et de manger. Leur goût sucré et frais me rappela à quel point les petits fruits abondent dans la toundra. Ils sont une importante source de nourriture pour la population qui peut passer des heures assises à les cueillir.

Mon chien vint me rejoindre et mordit à pleine gueule dans ce que je laissai de myrtilles. Puis nous poursuivîmes notre marche. Je la vis alors s’arrêter net avant de rebrousser chemin et de se mettre à renifler avec insistance une partie de toundra particulière. Elle tournait autour d’un certain point puis, après quelques tours supplémentaires, elle stoppa et prit quelque chose. Elle revint vers moi à la course. Elle avait dans la gueule ce qui restait d’un sabot de caribou, quelques os encore retenus par des ligaments. Elle semblait fière de son coup, heureuse de pouvoir me montrer son précieux butin.

Puis je décidai de rebrousser chemin et de rentrer chez moi. Il était temps de revenir à la maison. J’avais enfin l’esprit aéré et j’étais prêt à passer à autre chose.

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Written by Le barbare érudit

1 octobre 2011 à 17 h 50 min

Publié dans Vie boréale

2 Réponses

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  1. Merci pour le voyage dans la Toundra.

    Esther

    1 octobre 2011 at 21 h 42 min

  2. Merci pour ce beau voyage dans ce qui est pour moi un pays imaginaire

    josée Lavoie

    11 octobre 2011 at 10 h 18 min


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