Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Le vrai Plan Nord

with 11 comments

J’ai donné il y a quelques semaines une série de statistiques sur le Nunavik. C’était ma réponse viscérale et instinctive à l’annonce du Plan Nord du gouvernement du Québec.

Maintenant que la poussière est retombée et que j’ai eu le temps de laisser mon esprit erré à gauche et à droite à ce sujet (sans compter le déménagement, la fin de l’année scolaire et le changement de job), je voudrais l’aborder à nouveau, mais avec une perspective tout à fait différente qui ne se concentrera pas sur le Plan Nord lui-même, mais sur mon expérience au Nord et sur ma perception de ce que devrait être un véritable Plan Nord au Nunavik.

Évacuons d’entrée de jeu toute référence au Plan Nord telle que définie par le gouvernement du Québec. On sait tous maintenant que Charest veut faire de ce plan un projet de développement durable pour le territoire du Québec au nord du 49e parallèle. Le long document intitulé Faire le Nord ensemble, Le chantier d’une génération (qu’on peut trouver ici) présente cette vision avec moult détails.

Ce n’est pas de ça que je veux parler. Je crois qu’il y a beaucoup d’autres choses à dire à propos du Nord et ce Plan, aussi bon ou mauvais soit-il, ne devrait pas en être la première chose.

Je l’ai déjà dit, travailler et vivre au Nord est une expérience unique et très déstabilisante. Bien qu’il s’agisse techniquement de la même province, du même pays, on a véritablement l’impression de débarquer en terre étrangère lorsque, posant le pied sur la piste d’atterrissage, le paysage lunaire unique à la toundra s’impose avec son immensité et son apparente désolation.

Et je ne parle pas encore de ses habitants, les Inuit, qui peuvent paraître à première vue très froids, très distants. Le sourire est là, et la traditionnelle poignée de main, obligatoire dès la descente de l’avion, ne cache pas la distance qui sépare l’étranger, le Qalunaat, de l’Inuk.

C’est que les années ont démontré aux résidents du Nunavik que les blancs ne font que passer. Rarement restent-ils, rarement s’établissent-ils en ces terres rudes et inhospitalières. Ils ne viennent que pour y travailler quelque temps, attirés par l’aspect pécuniaire et aussitôt comblés de ce côté, quittent pour retrouver l’univers familier de leur contré d’origine.

Il est vrai que certains, quelques rares aventuriers, finissent par s’y enraciner, mais ils sont l’exception, pas la règle. Et ces vieux routiers, des hommes en général…, finissent par ressembler davantage à la faune locale qu’à des Qalunaat.

La réalité ici, ce n’est pas le manque d’ouvrage, le manque d’opportunité, c’est plutôt le choc de deux visions du monde qui sont, en apparence, incompatibles. Il y a d’un côté celle des blancs axée sur le développement, sur la croissance, sur le travail. Puis celle des Inuit axée sur la survie, mais surtout, sur l’immédiat, sur le fait qu’il ne sert à rien de planifier à moyen et à long terme alors que l’avenir est si incertain.

Ce qui fait que souvent, pas toujours, après tout, il y a chez les inuit autant de diversité d’être que dans n’importe quelle autre population et il faut se garder de tomber dans la généralisation abusive, les employés abandonnent leur travail après une période plus ou moins courte. Plusieurs postes voient donc une rotation incessante d’employés.

Il faut bien comprendre ici que je ne juge pas ce fait. Après toutes ces années passées au Nunavik, j’ai appris à vivre avec cette réalité et je ne m’en fais pas. Par exemple, pour combler un poste de technicien en comportement à l’école où j’étais directeur, pas moins de cinq candidats se sont succédé en moins de deux ans.

La question qui revient toujours est la suivante : pourquoi agissent-ils de la sorte?

(On parle « d’eux » par opposition à « nous », une façon très hypocrite d’opposer deux cultures, les Inuit vs les blancs. Comme si l’une était supérieure à l’autre… anyway, c’est un autre débat sur lequel je devrai me pencher un jour…)

Pourquoi est-ce que les Inuit semblent incapables de s’investir dans un boulot de la même manière que les blancs le font?

On voudrait une réponse simple à cette question. On voudrait une réponse qui permette d’élaborer une stratégie qui, elle, déboucherait sur la mise en place d’un plan d’action afin de changer cette réalité. Parce que, quel entrepreneur désire des employés sur lesquels il ne peut pas se fier?

À mon avis, il n’y a pas de réponse simple tout simplement parce qu’il y a une multitude de facteurs pour expliquer ces comportements. Le principal facteur selon moi repose sur l’immédiateté de la culture inuit. Je m’explique.

Confrontés à des conditions de vie extrêmes, les Inuit ont appris à vivre chaque jour, chaque instant comme s’il s’agissait de leur dernier puisqu’il leur était difficile de savoir s’ils survivraient aux prochaines semaines. Comment, dans de telles conditions, développer un quelconque sens de l’attachement à un travail qui exige engagement et dévouement?

J’ai conscience qu’il y s’agit là d’un cliché qu’on véhicule à gauche et à droite. C’est pourquoi j’insiste sur le fait qu’il ne s’agit là que d’un des nombreux facteurs expliquant, peut-être, cela.

Je n’ai pas la solution pour concilier ces deux visions, celle des Inuit et celles des blancs. Ce que je sais, c’est qu’une telle solution ne passera pas par l’exclusion. Il faudra apprendre à se respecter mutuellement tout en acceptant que nous ne partagions pas exactement la même vision.

Publicités

Written by Le barbare érudit

28 juillet 2011 à 16 h 23 min

Publié dans Réflexion, Vie boréale

11 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. «Ce n’est pas de ça que je veux parler»

    Un tit peu, quand même ?

    «On sait tous maintenant que Charest veut faire de ce plan un projet de développement durable pour le territoire du Québec au nord du 49e parallèle»

    Mon tit peu est seulement pour préciser qu’associer exploitation minière et développement durable est un oxymore, une contradiction directe.

    Pour le reste, je te remercie de ton témoignage. Si tu as de la difficulté à en parler, imagine toi celle de quelqu’un qui n’y connaît rien directement…

    Darwin

    28 juillet 2011 at 21 h 42 min

  2. « Pourquoi est-ce que les Inuit semblent incapables de s’investir dans un boulot de la même manière que les blancs le font? »

    Une question que nous les autochtones avons est: « Pourquoi est-ce que les blancs semblent incapables de comprendre que nous n’avons pas a vivre de la même manière qu’ils le font? »

    De notre point de vue, nous nous demandons pourquoi les blancs vivent comme ils le font et notre réponse est qu’il ont tellement vécu des guerres, des épidémies, des chutes d’empire, de l’oppresion des rois, qu’ils ont développé une peur de l’avenir. C’est pour cela qu’ils ont créé leur course à l’armement, développé l’agriculture, ainsi que la peur des étrangés et de la diférence. Les blancs ont inconsciament peur de disparaître, alors ils veulent que le plus de gens leur ressembles.

    APIKUTELEKAN

    28 juillet 2011 at 23 h 33 min

    • Je comprends très bien que nous n’avons pas à vivre de la même manière. Je comprends très bien qu’il faille apprendre à nous respecter mutuellement. Je comprends très bien que le fait de ne pas partager la même vision du monde n’est pas un handicap, mais une richesse et qu’au travers un partage ouvert et franc, nous avons tout à gagner à partir du moment que nous acceptons ces différences.

      Au plaisir de te revoir ici.

      Le barbare érudit

      29 juillet 2011 at 0 h 04 min

      • Tout a fait d’accord. Si chacun, malgré nos différences, tente de s’adapter à la réalité de l’autre, il y a de bonne chance qu’un juste milieu soit trouvé

        APIKUTELEKAN

        29 juillet 2011 at 21 h 53 min

  3. J’ai lu un extrait d’un livre sur un tout autre sujet qui m’a fait penser à ton billet. Et en lisant le commentaire de APIKUTELEKAN, je pense qu’il peut avoir une certaine pertinence, quoique je me goure peut-être totalement :

    «Le premier choc pour une économie entrant dans le cycle de développement est le bouleversement ainsi que la confrontation des valeurs et des hiérarchies qui ne sont pas les mêmes dans cette société et dans l’usine; quand l’ancienneté n’est plus la garantie du savoir mais se heurte à des technologies nouvelles maîtrisés par les jeunes, la carrière professionnelle ne se fait plus à l’ancienneté et la sagesse du vieillard se trouve socialement dévalorisée. S’agissant de la nature, le développement contribue à épuiser et à polluer la biosphère, et ces phénomènes rétroagissent sur l’économie sous forme de retombées, de nuisance et de coûts. On hésitera à qualifier de développement une croissance du produit par tête qui s’accompagne d’une régression des valeurs socioculturelles, d’une dégradation des conditions de la vie humaine (stress, chômage, etc.) et d’une détérioration de la relation des hommes entre eux ou avec leur milieu de vie»

    Darwin

    29 juillet 2011 at 0 h 23 min

    • Il y a une forme de crise des générations chez les Ilnut. « quand l’ancienneté n’est plus la garantie du savoir mais se heurte à des technologies nouvelles maîtrisés par les jeunes ». Il n’y a pas si longtemps être le plus vieux c’était être le plus connaissant. Aujourd’hui les aînés sont déçus de leurs petits-enfants et les jeunes se détournent du mode de vie de leurs grands-parents.

      Pour certains, ils savent qu’ils n’iront jamais sur les territoires ancestraux, alors pourquoi pas négocier ce territoire et tant pis pour l’environnement. Notre crise identitaire se reflette sur nos valeurs. Il y a un besoin urgent de revalorisation de la culture versus l’argent. Certains blancs s’attendaient a voir la nation Ilnu toute entière se lever contre le plan nord pour préserver le territoire sacré. Et non, nous aussi sommes diviser sur ce sujet.

      Personnellement, je crois important pour tous de restreindre au minimum les impactes sur l’environnement. C’est un combat qui est plus honnorable que de détruire pour de l’argent

      APIKUTELEKAN

      29 juillet 2011 at 22 h 08 min

      • P.S.: Je me demande si j’ai écris correctement le dernier paragraphe précédent??? Je voulais dire, qu’il faut éviter le plus possible de détruire l’environnement 🙂

        APIKUTELEKAN

        29 juillet 2011 at 22 h 12 min

      • Merci de votre réponse. Je vois donc que cet extrait d’un livre de René Passet, un économiste, ou plutôt un bioéconomiste français, avait une certaine pertinence dans le contexte.

        Darwin

        29 juillet 2011 at 22 h 47 min

        • Très pertinant

          APIKUTELEKAN

          30 juillet 2011 at 11 h 08 min

  4. Désolée, la citation est un peu longue, mais je trouve qu’elle a sa place dans une réflexion sur le Nord, le Sud et les populations autochtones

    « Voici quelques idées-phares à ne pas toutefois considérer comme des vérités et nonnes
    absolues.
    – Accepter qu’au moment où « Les Europes » (Portugal, Espagne, Grande-Bretagne, France)
    sont venues entreprendre leurs propres histoires outre-atlantiques, le Canada n’était pas un
    pays neuf et que les Autochtones avaient des droits. Par rapport à la colonisation,
    i’autochtonie (ensemble des territoires et des cultures des Autochtones) est, en conséquence,
    un trait antérieur, peut-être, initial.
    – Considérer tout le pays comme un cadre de référence dans la solution des problèmes
    nordiques. En conséquence, la plupart des solutions ne résident exclusivement ni dans le
    Nord ni dans le Sud.
    – Ne pas ignorer 70% du territoire du pays d’autant plus que s’y trouvent des cultures (p.e.,
    celle des Inuits) et des phénomènes naturels (forêt boréale) ofn-ant de l’intérêt à l’échelle du
    globe.
    – Nationalement, ne pas étendre dans le Nord les politiques du Sud qui n’y seraient pas
    pertinentes. L’approche sameness (sans différence) et le mainstream (courant majoritaire)
    sont peu efficaces et de moins en moins tolérés par les minorités qui se sentent agressées.
    – Songer à « déstructurer la stratification des cultures », suivant un énoncé de Kalpana Das,
    philosophe à l’Institut culturel de Montréal.
    – Reconnaître les distinctivismes culturels du Nord. En d’autres termes, pas de nordisme
    (régime de développement) mené par le Sud sans compréhension suffisante des
    autochtonismes (système par ou pour les Autochtones du Nord). Le Sud ne saura faire du
    Nord sans risque que lorsqu’il aura compris la personnalité nordique.
    – Améliorer au Sud les connaissances nordiques, comme condition de participation au
    devenir de l’ensemble du territoire national.
    – Participer pour les Autochtones aux décisions les concernant.
    – Ne pas s’engager à fond en faveur de la formule d’un « gouvernement régional autonome »
    avant que ce mot de « gouvernement » ne soit bien entendu de tous les citoyens du Sud
    comme du Nord. Cette compréhension inclut l’état de moindre qui touche notamment le
    nombre total de nordistes de même que les finances publiques; ces deux aspects sont
    fondamentaux dans l’établissement de toutes politiques nordiques conséquentes. »
    Tiré du Discours du Nord de Louis-Edmond Hamelin

    Merci pour ces textes sur le Nord, monsieur Barbare !

    Caroline

    30 juillet 2011 at 12 h 49 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s