Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

De la vision

with 2 comments

Il existe un sentiment généralisé qui dicte que, lorsque confronté à des difficultés, lorsque les obstacles se mettent en travers de la route, il suffit de changer quelque chose et tout va se régler, tout ira bien. De la même façon, il y a aussi ce sentiment prévalent que les changements s’opéreront rapidement et sans heurts.

Prenons une école. Je crois que nous avons beaucoup à apprendre d’observer le fonctionnement d’une école en lien avec ces deux énoncés et à leur application sur le terrain.

Imaginons la situation suivante. Dans une classe, des élèves perturbants, pratiquement aucun enseignement qui se donne et l’enseignant qui semble incapable de contrôler ses élèves. C’est une situation difficile qui ne présente à première vue aucune issue.

Lorsqu’on pose des questions, lorsqu’on interroge les personnes concernées, le premier réflexe est de trouver un coupable, quelqu’un ou quelque chose pour porter l’odieux de cet échec. Les enseignants blâmeront la situation familiale et les parents, citant le manque d’encadrement parental et de structure dont les enfants ont besoin. Les parents blâmeront les enseignants et l’école en général parce « qu’ils ne font pas leur job ». Identifier le « job » en question n’est pas vraiment important, il suffit de savoir qu’il n’est pas fait. Les administrateurs blâmeront soit les parents, soit les enseignants, c’est selon.

Naturellement, nous recherchons toujours un coupable. C’est la nature de la bête humaine. Nous tentons d’éviter de faire face à la dure réalité, celle qui nous oblige à nous regarder dans les yeux et à acquiescer de ce que nous avons fait, à ce que nous aurions dû faire. Les conséquences de nos actions nous sont renvoyées en plein visage et nous tentons de le nier.

Tout ceci est très triste. Comment tendre vers davantage de bonheur lorsque nous refusons de faire face à nos responsabilités? Jouer le rôle du faible, du plaignard, agir comme de simples marionnettes incapables de la moindre décision, préférant se cacher derrière le courage des autres ou pires encore, derrière quelque procédure ou directive impersonnelle conçue par un département quelconque, déshumanisé. Est-ce là vraiment ce qu’on veut?

Changer requiert du temps. Mais encore plus importante, la stabilité augmente les chances de succès. Ne pas donner la chance aux gens de prouver leur valeur revient à les sacrifier comme on le faisait des vierges innocentes sur quelque autel d’un quelconque dieu païen de l’antiquité. Je peux en témoigner. La stabilité est probablement la chose la plus importante dans une école. En changeant constamment le personnel enseignant, année après année, l’école perd la continuité et la familiarité essentielle à un enseignement de qualité. Les enseignants seront les premiers à admettre qu’un élève qui les aime travaillera davantage et mieux qu’un élève qui ne les aime pas.

C’est une simple question de confiance. La confiance ne s’achète ni ne se trouve. Il faut bâtir cette relation et une telle entreprise demande du temps et des efforts. Il faut gagner la confiance des autres. D’où l’importance primordiale qu’il faut accorder à la stabilité.

Qu’est-ce qu’une vision?

Lorsque je me lève le matin, je m’habille, je déjeune et je quitte la maison pour venir travailler à l’école. Je fais ça systématiquement tous les matins depuis maintenant plus de 12 ans. Toujours la même routine, à peu de chose près.

Je pense à tout ce que les travailleurs font en général dans le cadre de leurs fonctions professionnelles. Les tâches qui leurs sont assignées, les imprévus auxquels ils doivent faire face, les problèmes à régler, les crises à gérer, la paperasse, les délais, la productivité, toutes ces choses qui font de nous de bons petits travailleurs honnêtes et obéissants.

Un tel cadre ne permet pas à l’esprit de s’épanouir. Il ne donne pas à l’esprit la marge de manœuvre nécessaire à la création au sens noble du terme. Car créer, c’est s’affranchir de toute contrainte quelle qu’elle soit. Créer, c’est prendre le temps de réfléchir. Créer, c’est le contraire de suivre, c’est le contraire de réagir, c’est le contraire d’obéir.

Avoir une vision, c’est créer. Et créer, c’est, à partir du vide, retrouver l’existence d’un objet quelconque, qu’il soit réel ou abstrait, une idée ou une machine.

Ce qui est clair, c’est que l’environnement professionnel tel que nous le connaissons tue la vision, car en opposition directe avec l’acte de créer. Au travail, on ne crée pas, on suit, on réagit, on obéit.

Avoir une vision, c’est donc avoir le besoin de créer quelque chose de nouveau. À partir du moment où on constate l’existence d’un vide, la seule façon d’arriver à remplir ce vide, c’est de passer par la création et c’est cette création que j’appelle vision.

Une vision n’est donc pas la répétition d’un geste quotidien. Ce n’est pas non plus reprendre ce qui se faisait avant. Au contraire, une vision commence toujours par l’identification d’un vide, de quelque chose qui manque, d’une absence qui nuit au plein épanouissement de ce qu’on veut atteindre.

Mais une vision n’est pas non plus le changement pour le changement. Elle suppose l’existence d’une compréhension fine des enjeux et de la réalité du monde dans lequel cette vision devra s’inscrire. Elle exige aussi que celui qui la propose comprenne qu’elle repose sur la stabilité de sa mise en place. Une vision qui change constamment n’a aucune chance de réussir à s’imposer.

Seuls le temps et la patience permettent à une vision de s’affirmer et de prendre toute la place qui lui revient.

Ma vision

La vision que j’entretiens de l’école tient essentiellement à deux choses :
1— augmenter la stabilité du personnel dans l’école;
2— augmenter le niveau de confiance de la communauté envers l’école.

L’école est toujours un des piliers de sa communauté. L’école est un axe autour duquel tourne toute l’activité des jeunes qui y passent plusieurs heures par jour, tous les jours de la semaine. Et ce fait est encore plus vrai au Nunavik où l’école devient aussi le lieu des rassemblements et des activités communautaires toute l’année.

Cette vision, je l’imagine rassembleuse. Je crois qu’il faut refuser la division « eux » et « nous ». Il faut parler d’une seule voix. Il faut travailler ensemble et c’est là où le regard de ma vision se jette.

Publicités

Written by Le barbare érudit

23 février 2011 à 14 h 59 min

2 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Excusez-moi mais je dois employer un juron pour bien vous faire sentir ma réaction :

    ESTI! C’est le meilleur billet que j’ai lu sur l’éducation depuis un bon moment

    l'engagé

    24 février 2011 at 2 h 09 min

  2. Excellent billet, effectivement. Tu sais que, dans le Grand Sud, les directions d’école changent d’affectation aux deux-trois ans? Bel exemple de stabilité.

    Le professeur masqué

    24 février 2011 at 11 h 50 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s