Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

La religion et l’enfance

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Je lisais Lortie le 21 mai dernier, et là une phrase, une seule, et ça m’a frappé comme une tonne de brique en plein visage.

Elle [Claudette Carbonneau] s’inquiète aussi de la présence de toutes sortes d’autres courants religieux, chrétiens notamment, néo-évangéliques et compagnie, qui tentent, notamment, de faire leur chemin vers les enfants.

Les enfants sont la matière première de la religion, de l’endoctrinement. Autrement dit, c’est beaucoup plus facile d’endoctriner des enfants que des adultes, ceux-là possédant une naïveté et un esprit critique beaucoup moins développé que ceux-ci. (Bien que parfois…)

Un véritable crime

Voyons ce que Dawkins écrit dans The God Delusion au sujet de la religion et des enfants :

If you are religious at all it is overwhelmingly probable that your religion is that of your parents. If you were born in Arkansas and you think Christianity is true and Islam false, knowing full well that you would think the opposite if you had been born in Afghanistan, you are the victim of childhood indoctrination.

— R. Dawkins, The God Delusion, p. 25.

Deux aspects ressortent clairement de ce que nous dit Dawkins. Premièrement, dans la très vaste majorité des cas, notre religion d’appartenance sera celle de nos parents. Donc, si nos parents sont chrétiens, nous serons fort certainement chrétiens, s’ils sont bouddhistes, nous serons bouddhistes et s’ils sont musulmans, nous serons musulmans. Ensuite, cette forme d’éducation constitue en fait un endoctrinement. Je reviendrai plus loin sur cet aspect parce qu’il mérite plus d’attention.

Le premier aspect, peut-être le plus évident et sûrement celui dont on tient le moins compte, est pourtant extrêmement facile à comprendre. Toutes choses étant égales, la religion que nous adopterons sera celle que nous léguera nos parents. Autrement dit, notre lieu de naissance au sens large, c’est-à-dire notre famille, détermine de façon quasi certaine notre religion. Naître dans une famille musulmane nous assure pratiquement que nous serons musulmans.

Ceci ne correspond pas à un crime, mais simplement à un état, à un fait. Nous adoptons pratiquement toujours la religion de nos parents. Comment pourrait-il en être autrement? Nos parents sont nos premiers modèles, ils nous éduquent et nous transmettent leurs valeurs et leurs croyances. Tout comme les allégeances politiques, une large partie des enfants adopteront la religion de leurs parents ou y seront contraints.

Quoi de plus normal en effet que de suivre l’exemple de nos parents? Cependant,

[…] the presumptuousness whereby religious people know, without evidence, that the faith of their birth is the one true faith, all others being aberrations or downright false.

— R. Dawkins, The God Delusion, p. 353.

Et c’est là où, pour moi, il y a une différence fondamentale entre les valeurs que nous transmettons à nos enfants et la religion. Alors que les valeurs reposent sur une compréhension fine des interactions entre les humains, compréhension qui non seulement se transmet de génération en génération, mais surtout qui s’acquiert en grande partie par l’expérience de la socialisation, la religion n’est rien d’autre qu’une fantaisie sans fondement et qui voit chaque jour ses assises reculer au point où de plus en plus les théologiens s’efforcent de lire les écritures au second, au troisième et même au quatrième degré.

De plus, comme le souligne fort bien Dawkins, l’attitude hautaine et pédante de la religion, dont on a encore eu une éloquente démonstration de la part de Mgr Ouellet, fait ressortir le véritable crime de cette dernière : l’endoctrinement des enfants.

Cet endoctrinement est sournois. Il se passe sans même qu’on ne s’en rende compte parce qu’il est accepté et vu comme faisant parti du processus normal d’éducation. On apprend la langue à nos enfants, on leur apprend à marcher, à parler, à penser, donc on leur apprend nécessairement la religion à laquelle on croit.

Quoi faire?

A-t-on vraiment le choix? Peut-on blâmer les parents de vouloir transmettre à leur progéniture leur croyance souvent la plus profonde, la plus fondamentale?

On ne peut certes pas en vouloir à ces parents. Ils ne font qu’agir selon leur conscience la plus juste et le mieux intentionnée. Tous les parents, j’en suis certain, croient toujours agir dans le meilleur intérêt de leurs enfants.

La question qu’il faut donc se poser est : comment faire pour éviter de sombrer dans l’endoctrinement tout en transmettant ses croyances? Et à cette question, je crois qu’il n’y a pas de réponses. Transmettre sa religion repose sur l’endoctrinement. C’est un dogme et un dogme ne peut survivre que s’il n’est jamais remis en question.

L’éducation reste probablement le seul moyen d’éviter l’endoctrinement. Une éducation qui repose sur des choix de société motivés par la laïcité. L’éducation, c’est le contraire de l’endoctrinement. C’est donner aux enfants la chance de développer leur esprit critique. Selon cette perspective, la religion n’a pas sa place à l’école. Ce faisant, c’est une remise en question de la religion même qui s’opère.

Devrait-on interdire la religion?

J’ose poser la question. Si je poursuis froidement et logiquement l’argument que je développe, la seule conclusion possible est qu’il faut interdire la religion. Cela découle du fait qu’on ne devrait pas endoctriner nos enfants, et de ce fait, la transmission des dogmes religieux ne s’effectuant plus, la religion n’a plus lieux d’être.

Les choses ne sont évidemment jamais aussi simples et logiques qu’on le voudrait lorsqu’on parle de société humaine et de religion, même si, dans un monde idéal, les religions n’existeraient plus et serait remplacées par une éthique morale autorégulatoire. Nous n’en sommes évidemment pas encore rendus là.

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Written by Le barbare érudit

28 août 2010 à 17 h 21 min

Publié dans Réflexion

12 Réponses

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  1. […] This post was Twitted by unouveaucompte […]

  2. Belle question. la religion fait partie de la culture qu’on nous transmet, comme manger avec une fourchette même si des baguettes sont plus efficaces ( ou pas) comme les vêtements souvent irrationnels comme la peur absurde des rapports homosexuels, et comme la langue, et le gout de lire (ou pas).

    Interdire la religion ne sert à rien, là où on a tenté le coup, cela ne fait qu’augmenter le fanatisme. Il faut transmettre des outils d,autodéfense intellectuelle. Comme le petit cours d’autodéfense intellectuelle de Baillargeon.

    On ne combat pas l’obscurantisme avec un autre obscurantisme. Il faut éveiller à la conscience… un gros défi.

    Moukmouk

    28 août 2010 at 17 h 46 min

  3. Je suis un bon exemple de foi non transmise. Mes parents sont devenus athées au cours des années 1970 et n’ont pas fait baptiser leurs enfants (ma soeur et moi). Nous ne parlions jamais de Dieu ou de Jésus, mais plutôt de valeurs humaines, de respect, etc. C’est à l’âge adulte que j’ai découvert que mon père avait été frère mineur jusqu’à ses 29 ans et que ma mère avait fréquenté les écoles religieuses jusqu’à ses 18 ans.

    Cela a fait de moi un irréductible incroyant. Je m’en explique ici.

    http://kaverne.wordpress.com/2010/03/09/la-sortie-du-labyrinthe/

    Hérétik

    28 août 2010 at 19 h 03 min

  4. «the presumptuousness whereby religious people know, without evidence, that the faith of their birth is the one true faith, all others being aberrations or downright false»

    J’aime bien cette citation pour sa fin : tous les croyants pensent que les autres croyances sont fausses… et ils ont raison ! Pourquoi les croyants en veulent-ils souvent aux athées et aux agnostiques (;-) ) parce qu’ils rejètent toutes les religions quand eux-mêmes les rejètent presque toutes ? Il ne leur reste qu’un pas à faire… OK, c’est trop logique mon affaire pour un tel sujet !

    «comment faire pour éviter de sombrer dans l’endoctrinement tout en transmettant ses croyances?»
    «L’éducation reste probablement le seul moyen d’éviter l’endoctrinement.»

    Si tu entends par éducation le rôle conjoint des parents, de l’école et des autres sources d’éducation (copains, autres adultes, livres, télé, Internet, etc.), je te suis. Le commentaire d’Hérétik montre bien que les parents ont aussi un rôle quand ils ne croient pas. Mais, n’endoctrinent-ils pas leurs enfants en leur transmettant leur incroyance ?

    Mes parents étaient cathos, mais pas doctrinaires. Il est bien sûr extrêmement difficile d’imaginer ce que je serais devenu avec des parents prosélytes (bon, si mes parents avaient été différents, ce ne serait plus eux et je ne serais plus moi…). Cela dit, je connais plein de personnes qui ont eu des parents très croyants et qui ne le sont pas.

    J’ai élevé mes enfants en tentant de ne jamais dénigrer les gens qui croient. Comme ils ne sont pas baptisés et ont toujours été dans les cours de morale, cela leur arrivaient de rire des croyants. Je les réprimandaient aussitôt. Mais, les ai-je endoctriné ? Je ne le pense pas, mais on est mauvais juge quand on se regarde sur ce genre de question…

    «Devrait-on interdire la religion?»

    Je suis allergique à l’interdiction. Et l’astrologie ? Le posmodernisme ? Le libertarianisme ? Le communisme ? Et, finalement, Jacques Languirand ? 😉

    Malheureusement, les crises existentielles entraîneront toujours des croyances irrationnelles. Faut croire (!) que certains en ont besoin. Tu l’as dit toi-même : «L’éducation reste probablement le seul moyen d’éviter l’endoctrinement.». Cela me semblait exclure logiquement l’interdiction…

    Darwin

    29 août 2010 at 1 h 58 min

  5. J’ai fait un « rejet » de la religion il y a longtemps. En posant des questions, je me suis aperçue qu’elle ne répondait pas du tout à mes questionnements. Que ce qu’elle véhiculait n’entrait pas dans ma logique à moi. Que la religion avait comme été « inventée » pour répondre à des questions dont on n’avaient pas de réponse, ou pour régler le mode de vie des gens sous un régime de peur post-mortem. J’ai exploré d’autres religions, pour voir, par curiosité. Pas en profondeur par contre. Juste les « grands courants ». Pour en venir à la conclusion qu’il y a de beaux messages d’amour, d’entraide, de justice dans la religion. Mais c’est l’interprétation qu’en a faite les gens d’église, les fanatiques, qui gâchent tout. Une game de pouvoir, d’argent, de contrôle.

    Mes enfants ne sont pas baptisés. J’essaie de leur inculquer la notion du bien et du mal, de partage, d’entraide, d’amour. Je fais ce que je peux et je ne suis pas parfaite. Au final, ils vont sûrement ressembler à moi et à leur père, plus leur propre opinion, observation, jugement, expérience qui vont entrer en ligne de compte.

    Doit-on enlever la religion de l’école? Ben en fait, je ne comprends pas pourquoi elle y est. C’est au parent de décider et de faire l’éducation religion de leurs enfants. Pas à l’école. Puis à l’école, il y a des enfants de différentes religions. Comment s’organiser pour que chacun y trouve son compte ?

    Non, je ne suis pas d’accord avec l’idée de la religion et l’école.

    Endoctrinement. C’est bien le mot.

    Charlotte

    29 août 2010 at 10 h 56 min

    • Surtout pour une femme… ce que j,ai étudié des religions me pousse à penser que le premier rôle est de priser une grande loi de la Nature: les femmes ( et les femelles de presque toutes les espèces) choisissent quand et avec qui elles veulent des bébés.

      sans les religions pour écraser les femmes, il n,y aurait probablement pas de surpopulation et des enfants mieux nourris.

      Moukmouk

      29 août 2010 at 11 h 02 min

      • ho! c’est effectivement un parallèle intéressant ça !

        tu dis « ce que j’ai étudié des religions… »

        ça me porte à croire que tu as étudié un peu en théologie ?

        peu importe mon degré d’athéisme, la théologie m’intéresse énormément. et j’ai toujours pensé que comme les « croyants » disent toujours que leur religion est la pluss meilleure, c’est mieux d’être athée pour étudier sans parti pris la théologie.

        mais c’est vrai qu’il y a très peu de religion qui ont mis de l’avant le rôle de la femme dans la société. Faut croire qu’elles ont fait quelque chose de vraiment puissant il y a longtemps pour être ainsi mises au ban de la société religieuse depuis des millénaires par des groupes d’hommes en robes!

        Charlotte

        29 août 2010 at 23 h 15 min

        • C’est notre hôte qui a écrit: » mystique comme tous les athées » c’est plutôt la philo que j’ai étudié, mais le phénomène religieux explique bien des comportements humains, il faut y réfléchir.

          Il y a un lien entre la propriété privée ( du sol, l’agriculture) la naissance des religions et l’ostracisme des femmes qui est à creuser.

          Moukmouk

          30 août 2010 at 6 h 45 min

  6. Malheureusement, je ne pense pas qu’il soit possible d’interdire d’enseigner sa religion à ses enfants. Bien sûr, d’un point de vue éthique, je dirais qu’endoctriner les enfants est indéfendable. On devrait attendre qu’ils aient atteint l’âge de raison avant de leur enseigner de telles irrationalités. Toutefois, je pense qu’en imposant aux élèves du primaire des cours obligatoires qui leur permettraient de développer leur sens critique ou de connaître les autres religions (comme le cours d’Éthique et culture religieuse), on fait avancer les choses dans la bonne direction et on leur permet de choisir eux-mêmes d’adhérer ou non à une religion, avec beaucoup plus de libre-arbitre qu’avant.

    Feel O'Zof

    29 août 2010 at 20 h 45 min

  7. J’ai tout à fait conscience qu’on ne peut pas interdire la religion. On ne peut être pour la liberté et sa restriction en même temps. De plus, je crois que l’expérience de la réalité nous démontre qu’une telle tentative est vouée à l’échec.

    Ce qui nous laisse donc l’éducation comme seule façon de contrebalancé l’endoctrinement. Il est d’ailleurs intéressant de constaté qu’il semble existe une forte corrélation entre le niveau de scolarité atteint et le fait de se déclarer agnostique ou athée. C’est donc là la meilleure et la plus viable des solutions à ce fléau.

    lebarbareerudit

    29 août 2010 at 21 h 02 min

  8. Robert Wright dans son récent livre “The Evolution of God” avance qu’il est presque impossible pour la race humaine de se départir de Dieu mais qu’on peux l’utiliser (Dieu) comme une espèce de thermomètre de la culture humaine dont il est issue. Une société de cannibales par exemple n’aura vraisemblablement pas un Dieu d’amour et de tolérance. Autrement dit, regarde le Dieu qu’ils ont créer et tu saura pas mal a qui tu as affaire… bon je résume… mais c’est un très bon bouquin…

    Louis

    31 août 2010 at 0 h 32 min

  9. On peut difficilement contrebalancer l’endoctrinement par l’éducation – qui peut tout simplement être vue comme juste une autre forme d’endoctrinement. L’endoctrinement religieux est cependant plus difficile à combattre car il fait appel à quelque chose d’inné et primitif, plus personnel et plus fondamental chez l’être humain – l’ignorance et les peurs.

    On se débarrassera des religions avec l’avancement de la connaissance – lire la science – et beaucoup de temps. Avec le temps, les découvertes de la science percolent dans la culture et la vie de tous les jours. Plus personne de prie Éole, on sait maintenant d’où vient le vent. Plus personne ne craint Thor, la foudre est mieux comprise. On commence à expliquer les expériences de mort imminente, de sortie du corps et de sentiment de présence divine grâce à la neurologie. On comprend mieux l’épilepsie du lobe temporal et ses effets sur la religiosité. Lentement et inexorablement, on comprend le cerveau humain.

    Tranquillement les religions pourraient se débarrasser de ses superstitions et s’épurer pour n’avoir comme résidu qu’un système de valeur empirique et une spiritualité dénuée de mysticisme et de surnaturel – une forme d’humanisme en quelque sorte. Sauf que les religions peuvent très difficilement évoluer puisqu’elles prétendent à la vérité et que celle-ci se doit d’être absolue et immuable. La voie religieuse m’apparaît par conséquent un cul de sac à long terme. Mais d’ici à ce que ceci se révèle, je pense bien que nous allons assister à un effort d’endoctrinement accru de la part de ces organismes qui se sentent menacés et qui luttent pour leur survie – comme tout organisme.

    Ceci dit, comment combattre l’endoctrinement? Je ne vois qu’une seule façon et c’est par le développement de la pensée critique chez les enfants. C’est ceci qui devrait être renforcé légalement. Après que la pensée critique se soit développée, tente d’enseigner les religions que tu veux, il ne restera que l’humanisme dont je parlais plus haut.

    My two cents… 😉

    – Mazz

    Mazzaroth

    2 septembre 2010 at 0 h 03 min


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