Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

La vie de l’art

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Je me souviens de mon enseignante de français en 5e secondaire, à St-Joseph de Beauce, pas de son nom, ni même de ce à quoi elle ressemblait, mais de ce qu’un jour elle nous expliqua à toute la classe. Elle abordait le thème de la culture et des œuvres d’art. Ces mots sont restés gravés à jamais dans ma mémoire. Ils ont à jamais modifié ma façon de voir et d’apprécier l’art. Je ne saurais dire combien d’élèves ont été touchés par ses paroles ce jour-là, peut-être suis-je le seul, peut-être tous, je n’en sais rien, mais je sais que ce qu’elle a dit est maintenant une partie intégrale de ma personnalité.

On dit qu’un jour, un prof va nous marquer, qu’il changera à jamais le cours de notre vie. On dit que ça n’arrive qu’une ou deux fois. Pas plus. Mais que chacune de ces rencontres transcende notre vision du monde et fait de ce voyage un moment unique qui nous marque pour la vie. J’ai connu deux de ces moments. Celui dont je parle maintenant et un second, alors que j’étais au cégep, dans un cours de philosophie. J’y reviendrai peut-être un jour.

Mais celui-ci est, de loin, celui qui m’a le plus marqué. Voici ce que cette enseignante nous a dit. L’art doit se comprendre en trois phases : la précréation, la création et la recréation. Chacune de ces phases est essentielle et participe du processus créatif. L’œuvre existe par et pour elle-même en dehors de la volonté de son créateur. Et ces trois phases en font foi.

La première phase, la précréation, représente toute la partie de gestation de l’œuvre dans la tête de son créateur. C’est l’ensemble de sa réflexion, les idées, les brouillons, les notes, tout ce qu’il couche sur papier ou autrement avant la création à proprement parler. Cette phase peut durer quelques minutes ou toute une vie. Tout dépend de l’artiste et de son niveau d’inspiration.

La seconde phase, la création, représente le moment où l’artiste fixe ses idées en un tout ordonné et qu’il procède à la réalisation de l’œuvre. On pense à l’auteur qui écrit chapitre après chapitre de son roman, ou encore au sculpteur qui façonne la pierre pour en extraire une forme essentielle et magnifique. On voit le musicien en studio qui enregistre la version définitive de sa toute dernière création. Il est d’ailleurs facile de voir qu’il peut y avoir un aller-retour constant entre la phase de précréation et de création alors que le processus de gestation se poursuit et que la réalisation se raffine, se précise et évolue tout au long de cette création.

La troisième phase, la recréation, c’est le moment où l’œuvre prend vie indépendamment de son créateur. C’est lorsque l’œuvre, achevée, rencontre les admirateurs, ceux qui vont justement la voir, l’apprécier, la recréer, la réinventer, l’interpréter à leur façon, selon leur propre expérience, leur vécu. C’est cette troisième phase qui me fait dire, plus haut, qu’une œuvre existe pour elle-même et n’est plus soumise aux diktats de son créateur.

C’est aussi la force de l’art de nous proposer un objet qui peut prendre tous les sens possibles en fonction de celui qui l’apprécie. Ceci s’oppose radicalement à la science, par exemple, où tout est mis en œuvre pour que l’interprétation des « créations » soit toujours la même, peu importe qui y est exposé.

Toutes les formes d’art s’équivalent à l’exception de deux : la musique et le théâtre. Je m’explique. Prenons un roman. Ou un poème. Ou une peinture. Dans tous ces cas, une fois l’œuvre créée, elle est fixée définitivement et il y a un lien direct entre son créateur et son « consommateur ».

Mais prenons le cas de pièces musicales et théâtrales. Dans ces deux cas, il y a un aspect performance, une couche intermédiaire si on veut, qui vient se placer entre le créateur et le « consommateur » et cet aspect fait en sorte que chaque performance est une occasion d’adapter, de réinterpréter l’œuvre sous un nouveau jour, d’une nouvelle façon.

Ainsi, tout amateur de théâtre vous le dira, voir une pièce le soir de sa première et le soir de sa dernière, c’est être témoin d’une évolution de l’œuvre dans le temps et qui apporte un point de vue fort différent sur la création. La création n’est pas fixée, elle est vivante, mouvante, et c’est ce qui la rend encore plus intéressante.

J’aime la musique classique. Une pièce en particulier. Le sacre du printemps de Stravinsky. J’en possède au moins cinq interprétations différentes. Chacune d’elle me fait apprécier cette pièce d’une manière différente et me fait entendre la « vision » d’un chef d’orchestre qui diffère de l’idéal que je me suis construit de cette œuvre.

Cette particularité de la musique et du théâtre n’affecte en rien les trois phases du processus de création puisque, ultimement, l’œuvre sera de toute façon recréée par son « consommateur » lors de la performance. Elle ne fait qu’en accentuer l’importance en la retardant. Pour notre plus grande jouissance!

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Written by Le barbare érudit

13 août 2010 à 20 h 46 min

7 Réponses

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  1. Sur l’art, j,ai eu aussi quelqu’un qui m’a un jour ouvert des portes dans la tête. margaret Mead demand un jour à un Balinais, s’ils avaient une forme d’art… le balinais lui demande ce qu’est l’art… et à la réponse de Mead dit: Nous nous efforçons de bien faire tout ce que nous faisons.

    Depuis souvent devant un geste d’humain, je me demande souvent s’il a cherché à bien faire ou non…

    Moukmouk

    13 août 2010 at 20 h 58 min

  2. C’est tellement important les profs. Je ne sais pas s’ils savent à quel point ils peuvent détruire ou rendre extraordinaire l’image de l’apprentissage dans la tête des jeunes..

    Charlotte

    14 août 2010 at 22 h 44 min

  3. bon retour el barbare!

    J’abonde dans le sens de Charlotte. Les professeurs sont des transmetteurs de connaissances mais aussi ils sont le premier front du goût ou dégoût d’apprendre.

    Une grosse responsabilité…

    J’ai beaucoup aimé ta réflexion sur les phases de création. Je pense que je vais rester perpétuellement dans ma phase de précréation!

    demijour

    15 août 2010 at 10 h 20 min

  4. très beau texte
    moi c’est plus de 20 profs du collège à la fac
    des mentors complémentaires!

    unouveaucompte

    15 août 2010 at 18 h 52 min

  5. Un cadeau pour te consoler!!!! Une autre vision de l’art. 🙂


    newton

    15 août 2010 at 23 h 59 min

    • Tu te doutes bien que je connais cette interprétation du Sacre du printemps. J’ai vu Fantasia à plusieurs reprises et je possède aussi la trame sonore de ce film.

      Malheureusement, c’est une des plus mauvaise interprétation du Sacre à mon humble avis. Si tu veux véritablement vivre le Sacre, tu dois absolument écouter la version dirigée par Stravinsky lui-même avec le Columbia Symphony Orchestra et dont j’ai déjà parlé ici. Ça, c’est ce que j’ai entendu de meilleur. Et de loin.

      lebarbareerudit

      16 août 2010 at 19 h 09 min

  6. J’ai bien aimé cette explication des trois phases du processus créateur. Je me suis toujours demandé pourquoi je n’éprouvais presque rien pour mes créations une fois achevées? Pourquoi je les reléguais toujours aux oubliettes, que je n’affichais rien de mon travail sur mes murs? Je n’en ai jamais éprouvé le besoin et même que le rien visuel qui sévit chez moi me donne envie de créer. Le vide me donne envie de créer. Mon vide est créateur. Ce qui me passionne c’est de trouver le sujet, de tourner autour comme une mouche folle, de l’observer et de me demander par quel endroit vais-je l’attaquer? Cette phase créative est hautement inflammable, elle devient une drogue, une obsession. Comment vais-je pouvoir rendre ce qui bouillonne au-dedans? Comment vais-je pouvoir bien transmettre l’émotion exacte avec les bonnes nuances, les bonnes couleurs, les bonnes textures? Le filon ne doit pas être une pute trop facile, alors nous déambulons dans les dédales du troisième niveau avec un appétit féroce. C’est enivrant quand les sens s’activent, quand le regard s’affine et qu’il fait des free-game dans un zoom IN, zoom OUT sur les objets, les pensées, les émotions. La réalité disparaît, on est dans un subspace enivrant. La phase de réalisation est aussi prenante, aussi extatique et s’entremêle avec la réflexion. Une danse! Donc peu surprenante, qu’une fois éjectée, l’œuvre semble plutôt inintéressante comparé au processus. Elle n’est plus à l’intérieur de nous mais bien à l’extérieure prêtre à être dévoré par d’autres ou simplement oublié…

    Eldiablo Minouchka

    17 août 2010 at 11 h 47 min


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