Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Craindre la grotte

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Ton meilleur ami t’en a longuement parlé. Presque trop beau pour être vrai. Tu vas voir, elle est superbe, intelligente, articulée, belle, passionnante, sexy et j’en passe. La fille idéale. Et elle a vu une photo de toi et tu lui plais.

Trop beau pour être vrai.

Et là, le nœud. Gros comme ça. Ici, en plein milieu de la poitrine. Il te tenaille depuis plusieurs jours. Tu sens qu’il est solidement attaché à ton âme. T’auras besoin davantage qu’une simple épissoire pour le défaire. T’en connais fort bien la cause. Une femme. Comme toutes les autres fois qui ont précédé celle-ci. C’est ton calvaire, ton chemin de croix.

Y a qu’une femme pour te faire tant souffrir. Seule une femme sait comment prendre tes artères et tes veines et les nouer comme on fait du macramé. Après, elle te laisse là, sur le sol, ton corps abandonné, pour mort. Agonisant.

Ce que tu ignores, c’est comment t’en es arrivé là. Tu sais qui. Tu ne comprends pas pourquoi. Tu te repasses sans cesse le fil des événements et tu ne vois pas. Tu ne saisis pas. Il y a quelque chose qui t’échappe, un mot peut-être, une phrase, un geste, quelque chose qui a dû tout faire basculer. Parce que tout allait bien, tout était drôle, la bonne entente, l’amitié, le respect, un soupçon de séduction et beaucoup de complicité. C’est ce que tu croyais.

Mais là, tout à coup, le rejet, le silence, plus rien. Un nœud gros comme ça. Immense. Tendu et maintenu sous tension par des mains invisibles que tu connais trop bien. Ce sont les mains du doute, ce doute qui te tient à la gorge. Ce doute qui te fait t’interroger sur ce que tu es, ce que tu fais. Ce doute accusateur. Ce doute irritant. Ce doute malin.

C’est lui qui t’assaille alors que tu tentes de comprendre ce qui arrive. C’est le doute assassin. C’est la peur du vide, de l’inconnu.

C’est craindre la grotte.

La grotte

Nous avons tous vécu cet état d’angoisse un jour ou l’autre. Probablement plus d’une fois. Quand j’y repense, définitivement plus d’une fois. C’est un état de peur mâtiné d’euphorie face à une situation qu’on ne comprend pas. Il y a une force qui nous tire et une autre qui nous pousse. D’un côté, nous voudrions absolument éviter de faire face à la musique de crainte que tout ne foire, de l’autre, nous désirons aller voir ce qui se cache là, devant nous.

C’est ce retrouver face à une grotte profonde et noire dont on ignore tout de ce qui s’y trouve. On reste donc là, devant ce trou béant à se demander quoi faire, à s’interroger, entre-t-on ou fuit-on, prend-on son courage ou ses jambes à son cou?

Parfois, se retrouver devant l’inconnu peut nous motiver à vouloir aller de l’avant, pousser par une curiosité insatiable de découvertes et d’aventure. Aucun obstacle, aucune difficulté ne nous semblent insurmontables, tout est question de ne pas se laisser paralyser par la peur, de foncer et d’affronter la tête bien haute tout ce qui pourrait se trouver en travers de notre route.

Parfois, c’est tout le contraire. C’est ne pas savoir quoi faire, par où commencer, voir des montagnes aux falaises escarpées alors que ce ne sont peut-être que de courts monts au relief bien paresseux… c’est se répété inlassablement que nous n’y arriverons jamais, que c’est trop difficile, aucune chance d’y parvenir, il fait trop noir, on n’y voit que dalle et y a des sons qui se frayent un chemin jusqu’à nos oreilles depuis les profondeurs insondables de cette grotte.

L’attitude

Tout est une question d’attitude. C’est le retour de l’histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. C’est la prudence qui rencontre l’effronterie. C’est la différence entre celui qui arrive et celui qui part.

Mais c’est surtout être en mesure de reconnaître qu’on ne peut pas tout contrôler, qu’il arrive un moment où nous devrons prendre des risques et que les deux seules options possibles seront de foncer ou de fuir.

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Written by Le barbare érudit

22 avril 2010 à 19 h 44 min

Publié dans Général

14 Réponses

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  1. Beau texte. Les garçons qui fuient devant les filles c’est si fréquent et pourtant tellement peu connu parce que personne ne veut l’avouer.

    Bien sûr les filles habiles à culpabiliser s’imaginent qu’elles sont responsables, qu’elles n’ont pas le produit pour ne pas puer du genou ou de l’oreille gauche. Alors que c’est simplement la peur, la douleur vécue qu’on ne veut pas reproduire.

    Moukmouk

    22 avril 2010 at 19 h 53 min

    • J’ai écrit ça en pensant à toutes les fois où j’ai hésité devant l’inconnu. Oui, parfois c’était des filles, mais ça va bien au-delà de ça…

      lebarbareerudit

      23 avril 2010 at 7 h 14 min

  2. J’ai comme un frisson… tout à coup j’ai peur qu’à la pensée d’une grotte!

    L’angoisse paralyse l’Homme. Quand la peur prend le dessus il le fige. Seule la tentation, la découverte lui donne un élan. Mais le rationel s’emporte j’imagine qu’il analyse le risque.

    Quelque part ça rejoint ton billet sur le principe de précaution: dans l’absence de certitude (de ce qui se trouve dans la grotte par exemple) il faut en arriver à un degré de risque qui approche du zéro.

    Ou sauter les deux pieds dans le vide en priant que le harnais qui nous retient est assez solide!

    Dans ton paragraphe sur l’attitude j’ajouterai qu’il y a une troisième option: la paralysie. Celle qui fige.

    Ton billet me fait grandement réfléchir…

    demijour

    22 avril 2010 at 20 h 18 min

    • Oui, tu as raison, ça rejoint mon billet sur le principe de précaution. C’est effectivement une grande partie de ma réflexion en ce moment.

      Je ne voudrais surtout pas qu’on lise ce billet seulement en pensant aux relations homme-femme. C’est beaucoup plus que ça. L’exemple que j’ai pris n’est que ça : un exemple. J’aurais pu parler de la paralysie que l’on éprouve lorsqu’on se retrouve devant une décision éthique difficile dans son cadre de travail. Ou encore lorsqu’on se retrouve devant sa propre mort…

      Tant mieux si je te fais réfléchir. C’est une des plus grande motivation que j’éprouve à écrire ce blogue. Le fait de savoir que quelque part, quelqu’un se sent touché par mes réflexions et mes écrits.

      Merci.

      lebarbareerudit

      23 avril 2010 at 7 h 18 min

  3. je voulais plutôt écrire cette phrase de la façon suivante:

    Mais le rationel s’emporte ET j’imagine qu’il analyse le risque.

    demijour

    22 avril 2010 at 20 h 19 min

  4. Très humaine et juste réflexion…

    Je travaille avec des ados qui ont de la difficulté en français langue seconde et je cherche justement de courts textes à leur faire analyser. Des textes qui les inciteraient à lire un peu plus, du moins le temps de l’analyse de phrases…
    Après la mythologie grecque et l’histoire du tattoo… Un texte qui parle du risque émotif de l’amour, ça serait bien non?
    Me permettrais-tu de le reproduire une dizaine de fois?
    🙂

    France

    22 avril 2010 at 22 h 51 min

    • Je t’encourage à le faire, chère France. Vas-y, ne te gêne pas. En tant qu’éducateur, je ne peux qu’apprécier le fait de savoir le fruit de mon labeur utilisé à bon escient.

      lebarbareerudit

      23 avril 2010 at 7 h 20 min

  5. Mmmmmmmm très intéressant comme billet ça ! Ça porte à réflexion ! Merci !!

    Moonlady

    23 avril 2010 at 16 h 44 min

  6. Je me suis permis de citer et de continuer la réflexion.
    http://tinyurl.com/2ca89xn

    Moukmouk

    24 avril 2010 at 9 h 14 min

  7. eh mais c’est une henaurme découverte ça !

    je savais pas que les genoux des grçons flageolaient à ce point…

    j’ai mis un comm’ chez Moukmouk aussi, histoire de continuer la conversation…

    merci de ce billet, l’érudit !

    BM

    Beautymist

    24 avril 2010 at 14 h 35 min

    • Je crois qu’il faut faire attention ici. Certains garçons vivent peut-être ce moment d’hésitation, mais d’autres pas nécessairement. De plus, il faut aller au-delà des simples relations homme-femme. Je parle aussi de se retrouver devant n’importe quelle situation dont on ignore les tenants et aboutissants.

      J’y vais de manière beaucoup plus générale. Pour moi, la relation homme-femme n’est qu’un exemple de ce que c’est que cette crainte de la grotte.

      lebarbareerudit

      24 avril 2010 at 18 h 36 min

  8. Bien sûr, et ce n’est pas toujours qu’on sent la peur, mais je pense qu’il est nécessaire de l,avouer que parfois les garçons aussi ont peur

    Moukmouk

    24 avril 2010 at 18 h 48 min


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