Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Le principe de précaution

with 11 comments

Il y a longtemps que je travaille, dans ma tête, ce foutu billet. Deux billets de confrère (et consoeur, on fera pas de jaloux) blogueurs ont conduit cet intérêt pour une question qui m’occupe l’esprit depuis longtemps. J’espère que le résultat sera à la hauteur de mes ambitions en ce qui le concerne.

Il y a d’abord eu toute cette question autour du fameux vaccin contre la grippe A au sujet duquel j’ai écrit un billet. Au cours de mes lectures, je suis tombé sur le blogue de Mazzaroth qui traitait justement du sujet du vaccin dans une langue, ma foi, fort agréable et très intelligente. Mais c’est surtout deux billets qu’il a écrits au sujet du livre électronique qui m’ont interpellé. J’y reviendrai. En réponse aux arguments de Mazzaroth, ce billet de Imaginez autre chose qui, présentant un point de vue fort différent, a aussi su éveiller mon intérêt.

Mais où veux-je en venir avec tout ça? Voici. Mazzaroth soutient que le livre électronique est une continuation inévitable et probablement souhaitable de la chaîne de production du livre. En gros, cette nouvelle technologie ouvre une toute nouvelle dimension à la publication qu’il était impossible de s’imaginer avant, y inclut une plus grande démocratisation de cette dernière.

En revanche, Imaginez autre chose s’interroge sur la disparition de l’objet, le livre de papier, en insistant sur l’expérience organique et sensorielle qui se rapporte à l’acte même d’ouvrir un livre, d’en sentir toutes les pages, de les tourner, etc., et argue que ceci est indissociable de cela. Autrement dit, on ne peut pas négliger le support des idées puisque sans celui-là, celui-ci n’aurait pas pu être diffusé.

Comme on peut clairement le voir, deux philosophies s’opposent dans une guerre où, d’un côté, la technologie et le progrès s’en prennent directement à la tradition et au conservatisme.

Essayons d’élever le débat. Pas dans le sens où les protagonistes n’ont pas su trouver des arguments forts et convaincants pour défendre leur thèse, mais bien dans le sens où le livre ici ne symbolise peut-être que quelque chose de plus général, de plus viscéral, à savoir la crainte qu’inspire souvent la science et les avancés technologiques. Montons à un niveau d’abstraction plus élevé cette discussion et interrogeons-nous sur le sens de cette guerre.

Y a-t-il lieu de craindre la science et les progrès technologiques? Est-ce que la peur irrationnelle qui est engendrée par la découverte de l’inconnu est fondée? Où doit-on tracer la ligne à ne pas traverser? Y a-t-il une ligne?

Le principe de précaution

Le sujet qui se trouve à la base de cette discussion, c’est ce qu’on nomme le principe de précaution. Voici comment on le définit :

l’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable.

On parle dans cette définition d’environnement, mais je crois qu’on pourrait facilement étendre ce principe plus largement. Par exemple, tout développement scientifique et technologique qui risque d’avoir un impact négatif, quel qu’il soit. Je conçois que nous sommes loin, très loin des derniers gadgets à la mode et des lecteurs « ebooks » avec cette définition. En fait, nous sommes beaucoup plus proches de la crainte du vaccin contre la grippe A que de la disparition du livre de papier.

Mais la question de fond, elle, est similaire, pour ne pas dire essentiellement la même. On parle ici d’une peur du progrès technologique, cet attachement à « ce qui marche ». Comme disent les Anglais, « if it’s not broken, don’t fix it. » Si ça marche, pas besoin de l’arranger, de le changer. On parle ici de s’en tenir à ce qu’on maîtrise et qui est éprouvé.

On parle ici de ne pas prendre de risque de perturber l’ordre établi.

C’est exactement ce que le principe de précaution postule : si on ne connaît pas tous les effets et les risques de l’introduction d’une nouvelle technologie, on ne doit pas l’introduire. On doit poursuivre les études jusqu’à ce qu’on atteigne l’hypothétique degré zéro de risque.

Bien sûr, tous savent qu’il est impossible de garantir un tel degré de risque. Sauf que la mentalité qui se trouve à appuyer une telle approche prône une prudence que je qualifierais d’excessive dans certains cas. En effet, alors qu’environnementalement parlant, il est tout à fait légitime de vouloir évaluer de façon très méthodique le risque lié au développement d’une nouvelle technologie, est-ce que cette façon de faire devrait aussi s’appliquer à tous les autres domaines d’activités humaines également? Je ne crois pas, tout comme je crois qu’il est utopique de croire qu’il est possible d’éliminer toute forme de risque.

En fait, cette approche de risque minimal tend à étouffer toute tentative de progrès technologique. Le progrès technologique est toujours lié à la prise d’un certain risque calculé où les bénéfices qu’on prévoit devraient largement dépasser les risques anticipés. Pensons ici au développement de l’aviation moderne. Le nombre d’accident et de mort qui en ont jalonné la route est un prix élevé à payer, mais pourrait-on imaginer un monde sans avions aujourd’hui? Les avantages de ce moyen de transport, probablement le plus fiable et le plus sécuritaire, compensent largement ces malheureux sacrifices.

Ce que je ne suis pas en train de dire, c’est qu’il faut s’en tenir au laisser-aller le plus chaotique. La société doit certainement encadrer la recherche et ses applications ne serait-ce que pour en éviter les abus en tout genre. Des balises s’imposent. Mais ces balises, cet encadrement ne devraient pas devenir un frein à l’innovation et au progrès. Au contraire, elles devraient stimuler la recherche de solutions originales.

Publicités

Written by Le barbare érudit

26 mars 2010 à 11 h 01 min

Publié dans Général

11 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. C’est là très intéressant, mais pourquoi voir les transformations dans le domaine du livre comme un « progrès » plus que comme une modification qui ouvrent d’autres possibilités et qui en ferment d’autres. C’est là une excellente question que tu poses et j’ajouterais quelques éléments à ce billet excellent.

    L’histoire de l’écriture est l’histoire d’un gain de connaissance et d’une perte de mémoire. C’est une affaire de choix. La numérisation des livres est une perte de matérialité contre un gain de potentialité d’édition (et de stockage, etc..).

    Sommes-nous prêts à faire ce choix? Oui, et nous le faisons déjà? Nous le faisons déjà de la manière la plus humaine. C’est-à-dire non catégorique. Le livre ne disparaîtra pas. Il va seulement changer. Il deviendra un luxe comme la lettre papier est devenue un luxe par rapport au courriel.

    On écrit toujours des lettres, mais le contenu n’est pas celui des courriels. On écrit mieux sur nos lettres, etc.

    Le principe de précaution est très pertinent, mais dans ce cas, il n’y a pas à avoir peur. On n’a pas besoin de connaitre tous les effets. Imagine si nous avions voulu attendre de voir tous les effets d’internet avant de commencer à l’implanter… la radio… la télévision, etc. Personne ne peut deviner les effets de ce genre de technologie avant de l’expérimenter. Tu le dis toi-même. JE pense que nous nous entendons sur ce point donc…

    Gabriel

    26 mars 2010 at 11 h 18 min

  2. Cher Barbare,
    Toute théorie est basée sur des postulats.
    Ces postulats sont considérés comme vrais jusqu’à ce qu’on y trouve des erreurs, le plus souvent par manque de précision dans les mesures.
    Je vais prendre pour exemple la géométrie d’Euclide: deux droites parallèles ne se rejoignent jamais.
    Cela semble vrai pour de petits morceaux de notre espace…
    http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9om%C3%A9trie_euclidienne
    Au fur et à mesure qu’on explore notre univers, on trouve des « imprécisions », voire des inexactitudes.
    C’est ainsi que j’ai utilisé dans un autre domaine que la géométrie, les transformées de Fourier en optique cohérente et ai ainsi pu mettre au point quelques composants optiques dont les propriétés étaient indépendantes de leur forme physique.
    D’autres ont appliqué les statistiques à de petites particules pour découvrir l’effet tunnel qui a permis de développer des composants électroniques vraiment particuliers.
    Je pourrais multiplier les exemples: Les choses avérées ne le sont que dans la limite de leur champ d’application. Je suis un pragmatique: l’écriture ne m’intéresse que dans la mesure ou elle permet d’exprimer des idées. La forme (tu parlais des plumes), qu’elle soit manuscrite ou électronique ne m’intéresse pas trop.
    Amitiés

    Armand

    26 mars 2010 at 12 h 03 min

  3. J’aime bien ce type de billet où, avec plein de nuances, tu discutes de sujets comme le principe de précaution, qui, appliqué comme il se doit, est précieux et incontournable, mais lorsqu’on nous le sert à toutes les sauces, devient une excuse pour ne rien faire et pour justifier toutes les peurs et toutes les croyances.

    Darwin

    26 mars 2010 at 18 h 15 min

  4. Résister au livre électronique ? Position bizarre qui équivaudrait à proclamer que les 78 tours devraient avoir été conservés comme meilleur moyen de propager et conserver la musique… À l’époque où on peut enmagasiner 8,000 chansons sur un bidule gros comme un paquet de gomme à mâcher…
    Franchement…. Cessez de resister au changement !

    Garamond

    26 mars 2010 at 20 h 47 min

    • Je veux juste avoir le choix de mon instrument de lecture. J’aime la sensation du livre, le toucher, l’odeur. Peut-être que je suis fétichiste 😀

      Newton

      29 mars 2010 at 23 h 10 min

      • J’ai essayé de répondre à ce billet en utilisant mes tablettes d’argiles mais elles n’étaient pas encore sèches !
        Merci à Mazzaroth !

        alain

        30 mars 2010 at 17 h 35 min

  5. J’ai adoré ce billet. Pour m’avoir donné envie de partir sur un débat intéressant. Je trouve juste que la place d’un simple commentaire me serait insuffisant. Je vais y cogiter (et surtout trouver le temps – probablement durant mon lunch au bureau) pour t’y répondre.
    Car il y a trop de questions, de précisions, de choses à considérer pour répondre en quelques minables minutes à la va-vite.
    Merci pour ouvrir la porte à une nouvelle réflexion et peut-être dissertation!!!

    demijour

    27 mars 2010 at 22 h 18 min

  6. Le livre qui disparaît. J’espère ne jamais, jamais voir ça. Bientôt, les crayons HB… triste sort pour nos nerfs sensoriels!!!

    Newton

    29 mars 2010 at 22 h 51 min

  7. Fascinant!

    Je suis à préparer depuis quelque temps un billet sur une réflexion plus élargie autour de la perception négative que beaucoup ont de la science et de la technologie, et je n’avais pas imaginé ton argumentation sur le principe de précaution. Je retiens ton billet.

    Pour revenir au sujet principal, j’ajoute brièvement une idée dont je ne traiterai pas dans ce futur billet, mais qui peut trouver une certaine résonance ici: depuis les premiers balbutiements de l’humanité, nous faisons des abstractions – nous virtualisons. Les inventions comme le langage, l’écriture, l’argent, les nombres, etc. nous permettent de manipuler des concepts plus facilement et avec moins d’inertie que des objets physiques. L’évolution par sélection naturelle a formé notre cerveau pour que nous fassions des modèles de la réalité à travers les perceptions que nous en avons (c’est décidément un avantage évolutif de pouvoir modéliser et extrapoler une trajectoire d’interception entre un lion et moi afin d’éviter l’interception en question). Grâce à ces modèles, il nous est plus aisé de manipuler des idées et des abstractions et d’ainsi en tirer une valeur ajoutée. Des millions d’années plus tard, le ebook, entre autres, s’inscrit encore dans cette lignée.

    Je pense que de plus en plus – et cela semble s’accélérer – nous allons procéder dans cette direction d’abstraction. Ce qui rencontre une idée que j’ai lue quelque part où il était question de dématérialisation de la culture… 🙂

    – Mazz

    Mazzaroth

    29 mars 2010 at 23 h 32 min

  8. Ce principe de précaution est ridicule… en tout cas en alimentation, c’est inutile, il y a de toute façon le principe d’équivalent en substance.

    Monsanto

    1 avril 2010 at 21 h 55 min

  9. Merci à tous pour vos commentaires. Je ne répondrai pas à chacun, mais j’apprécie vraiment vos réflexions sur ce sujet. Je poursuis la mienne aussi.

    lebarbareerudit

    2 avril 2010 at 19 h 44 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s