Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

7000 langues

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Dans mon billet langage et langue, j’ai abordé de manière très superficielle les grandes lignes de ce qu’est la linguistique. J’ai, entre autres, parlé des grandes divisions de la linguistique qu’on appelle parfois les fondements, à savoir la phonétique, la phonologie, la morphologie, le lexique et la syntaxe.

L’ordre dans lequel j’ai présenté ces grands domaines d’étude n’est pas innocent. Je suis parti de la plus petite particule, le phonème, et j’ai tranquillement étendu le domaine d’étude pour englober les interactions entre ces phonèmes, ce qu’on appelle la phonologie, puis je vous ai présenté les unités de sens fondamentales avec la morphologie, puis les mots comme tels avec le lexique et enfin l’organisation des mots en phrases, la syntaxe.

Nous sommes maintenant prêts à nous attaquer au prochain niveau d’analyse en discutant des langues elles-mêmes. Nous allons voir que la grande marche des langues est incroyablement intéressante, mais surtout, elle vient appuyer la théorie de l’évolution et la migration des humains pour coloniser la Terre. Rien de moins.

7000 langues

Comme je le disais dans le précédent billet sur ce sujet, on compte aujourd’hui un peu moins de 7000 langues vivantes. Bien entendu, un grand nombre de ces langues sont en danger d’extinction. Une langue est considérée en danger lorsque ses plus jeunes locuteurs ne sont plus des enfants, mais de jeunes adultes. Autrement dit, cette langue n’est plus transmise à la génération suivante.

Les linguistes ont trouvé diverses manières de classer les langues du monde. Par exemple, on peut les classer en fonction de la façon dont elles « fonctionnent ». On parlera de langues isolantes ou analytiques, agglutinantes et flexionnelles. Ce sont là des systèmes de classement très technique et qui demandent une compréhension fine de la linguistique. Ce n’est certes pas l’objectif de ce texte.

Cependant, à peu près tout le monde a entendu parler des familles de langues. Par exemple, personne ne s’étonne d’entendre que le français descend du latin, au même titre que l’espagnol, l’italien et le portugais. De la même manière, l’anglais et l’allemand descendent aussi tous deux du germanique.

Les linguistes se sont donc attelés à la tâche d’identifier ces grandes familles de langues et ils ont été en mesure d’en identifier un certain nombre. On parle de moins d’une dizaine de grandes familles. Par exemple, nous savons que le français, l’anglais, le russe, le grec ainsi que de nombreuses autres langues de l’Europe et de l’Asie appartiennent à la grande famille qu’on appelle les langues indo-européennes.

Les Serments de Strasbourg

J’en ai déjà parlé dans d’un billet précédent. Les Serments de Strasbourg sont le premier texte attesté écrit en français. Ils datent de 842.

Dire qu’il s’agit là de la naissance du français est trompeur. Pourquoi? Voyons ça d’un peu plus près. Même s’il est vrai que nous ne possédons aucun écrit en français antérieur à ces Serments, on ne peut pas en conclure qu’on ne parlait pas français avant. En fait, même cette façon de voir l’évolution des langues comme une série d’entités discrète est fausse.

Pourrait-on croire que Louis le Germanique, prononçant son serment à son frère, était le premier à parler français? Bien sûr que non! Louis le Germanique parlait la même langue que son père et que ses enfants. Les grands-parents aussi parlaient la même langue et ainsi de suite. Tout comme aujourd’hui vous parlez la même langue que vos parents et que vos grands-parents et que vos enfants.

Les langues évoluent, certes, mais lentement et par accrétion, et il est évidemment impossible d’en percevoir les transformations de façon synchronique. Ces changements, réels, ne pourront être analysés que lorsqu’ils auront suffisamment transformé la langue pour la rendre incompréhensible par deux locuteurs sensés la partager.

Apprendre l’italien

On dit parfois en riant qu’il est possible pour un francophone d’apprendre à parler l’italien simplement en marchant de Marseille jusqu’à Rome. Cette boutade illustre très bien ce principe de changements par accumulation discrète de très petites transformations qui, prises une à une sont pratiquement indécelables, mais qui, au bout d’un certain temps, finissent par avoir un impact majeur sur l’état initial de la langue. Même si nous savons que le français ne descend pas de l’italien et vice versa, il est clair que la parenté entre ces langues est grande.

Si nous pouvions remonter dans le temps pour assister à la naissance de ces deux langues, nous devrions remonter jusqu’à l’époque romaine et là, à partir du latin, observer attentivement comment le français et l’italien vont progressivement perdre l’usage des cas, transformer leur phonétique par la voie des interactions phonologiques, et finalement adapter leur syntaxe et leur lexique.

Tous ces changements seront progressifs, et en aucun temps ne seront nous témoin d’une rupture entre deux générations. Toujours les parents, leurs enfants et leurs parents seront en mesure de communiquer parce qu’ils parlent la même langue!

Parallèle

Ces transformations progressives de la langue sont facilement compréhensibles parce que nous imaginons comment les parents et leurs enfants parlent effectivement la même langue. Ça semble une évidence. Mais allons un peu plus loin. Essayons d’élargir ce constat à l’ensemble des êtres vivants en parlant de l’évolution des espèces.

En effet, le parallèle est facile à faire si on réalise que, comme dans le cas des langues, les espèces évoluent lentement et il n’y aura jamais de différences majeures entre des parents et leur progéniture. C’est seulement après une très longue période de temps qu’on pourra constater qu’il y a eu spéciation.

Tout comme pour les langues, on parle d’espèces animales et végétales discrètes parce que c’est ce que nous pouvons observer. Tous ces êtres vivants partagent une série d’ancêtres communs et il est toujours possible de retracer une série d’êtres vivants qui remonteraient jusqu’à ce dernier. Mais tout comme pour les langues, en aucun moment n’y a-t-il existé de rupture de l’espèce entre les parents et les enfants d’un même individu, tous appartenant à la même espèce.

Contrairement à la langue, l’évolution des espèces est relativement lente. Les langues peuvent se différencier assez rapidement. Par exemple, à peine cinq cents ans séparent le latin du français, environ une quinzaine de générations. C’est très rapide.

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Written by Le barbare érudit

22 mars 2010 à 7 h 06 min

Publié dans Général

Une Réponse

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  1. Ah! J’aime ce billet. Il est passionnant. Encore…

    Il est fascinant de comprendre que la communication évolue plus rapidement que l’espèce. Il y a une tonne d’informations fascinantes dans ce billet. Merci!

    Eldiablo Minouchka

    2 avril 2010 at 14 h 01 min


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