Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Murielle

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Je la regardais déambuler lentement sur la rue. Je demeurais discret. Je ne voulais surtout pas qu’elle me remarque. Elle passait devant les vitrines sales des boutiques et laissait ses yeux errer entre les produits exposés et son propre reflet. Je connaissais son trajet par cœur depuis chez elle jusqu’à l’épicerie où elle travaillait.

Mon œil avait été attiré par elle trois semaines auparavant. Je passais par l’épicerie du coin pour y acheter quelques légumes, quelques fruits, un peu de viande et du lait. Lorsque je me présentai à la caisse pour y payer mes achats, c’est elle qui me servit. J’ai dans la mémoire l’image de cette jeune fille gravée à jamais. Ses cheveux noirs, profonds, épais, longs, bouclés. Son visage rond, ses pommettes rebondies, ses yeux pétillants où brillait la magnifique lueur d’une grande vivacité d’esprit, sa bouche grande et charnue. Surtout, le nom sur son étiquette : Murielle.

Depuis, je la suivais discrètement, j’apprenais à la connaître dans l’ombre. Je voulais tout savoir d’elle. Où elle vivait, que mangeait-elle, qui étaient ses amis, était-elle en couple, sa famille, son emploi du temps, qu’écoutait-elle comme musique, ses films préférés, ses émissions de télé, son repas favori, sa boisson, où sortait-elle, tout. Je l’ai donc suivi, ausculté, analysé, déconstruit durant trois semaines.

J’ai rapidement déduit qu’elle travaillait les lundi, mardi, jeudi, vendredi et samedi comme caissière à l’épicerie. Le mercredi, elle allait visiter sa mère sur la Rive-Sud. Le samedi, après sa journée de travail, elle sortait avec ses amis, toujours au même bar. Le dimanche, elle dormait jusqu’à 11 h. Elle mangeait peu de viande, mais beaucoup de fruits. Jamais de poire. Elle portait généralement des jeans dont elle roulait le rebord. Deux tours. Elle possédait au moins trois ceintures qu’elle alternait au gré du haut porté ce jour-là. Ses espadrilles étaient blanches. Même l’hiver. Elle écoutait de la musique pop et buvait de la bière à la lime. Elle avait 24 ans, vivait seule dans un petit appartement miteux, un 2½, qu’elle payait près de 750 $ par mois. Son travail lui suffisait à peine à joindre les deux bouts. Mais elle était heureuse. Elle avait la vie devant elle.

Elle avait abandonné l’école. Le cégep. Immature. Elle tentait de se convaincre jour après jour qu’elle y retournerait pour apprendre « un vrai métier ». Mais elle n’y croyait pas vraiment. Son boulot lui suffisait. Elle était célibataire, mais flirtait avec deux ou trois hommes. Une proie facile.

Je me décidai à cueillir ma proie un jeudi. Une semaine passerait avant que sa mère ne s’inquiète, ce qui me laisserait amplement le temps pour effacer toute trace d’elle.

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Written by Le barbare érudit

6 mars 2010 à 21 h 34 min

Publié dans Fiction

17 Réponses

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  1. Glauque…

    Bien rédigé, ceci dit.

    Christophe

    6 mars 2010 at 23 h 03 min

  2. Brrr… La suite du couteau: Murielle, me fait froid dans le dos.
    Tu écris vraiment très bien Barbare.

    France

    6 mars 2010 at 23 h 33 min

  3. Quelle fin surprenante, mais surtout accrocheuse. On veut en lire encore plus et plus.

    Tu as une bien belle plume, Barbare érudit, mais je te l’ai déjà dit. Je voulais juste te le redire.

    Merci de nous partager ton imagination.

    Et bonne semaine !

    Marie-Jo

    7 mars 2010 at 8 h 19 min

    • Merci Marie-Jo. À force de me faire dire que j’écris bien, je vais finir par y croire!

      Je me promènerai avec un joli foulard au coup, je porterai un béret et je me mettrai à fumer des Gauloises en buvant des espressos dans un café branché du plateau. Mouais, il me semble que ça m’irait tellement bien…

      Hahaha!

      lebarbareerudit

      7 mars 2010 at 8 h 27 min

  4. C’est donc elle, Murielle! 🙂

    Cannelle

    7 mars 2010 at 8 h 58 min

  5. Un jeudi? C’est pas bête comme journée d’extermination.

    Eldiablo Minouchka

    7 mars 2010 at 11 h 18 min

  6. Heureusement que tu as mis ça dans la catégorie fiction!!! Chu sur le bord de ne plus dormir la nuit moi là…

    demijour

    8 mars 2010 at 10 h 12 min

  7. Et voilà que j’entend ce rire diabolique à la « Dr Evil » dans Austin Power!!!! 🙂

    demijour

    9 mars 2010 at 7 h 48 min


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