Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Qu’ils partent seuls

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Sa main tremblait et son corps était animé de spasme.

Lorsqu’elle me regardait, sa tête allait de gauche à droite sans qu’elle puisse faire quoi que ce soit. Les mots ne s’échappaient que péniblement de sa bouche dont le côté droit s’affaissait. Boire était un calvaire. Je souffrais pour elle. Elle demeurait assise dans son fauteuil puisque de toute manière, elle ne pouvait à peu près rien faire d’autre dans le petit appartement qu’elle habitait avec mon grand-père.

C’était la dernière fois que j’allais la voir et qu’elle me reconnaîtrait.

* * *

Je devais avoir cinq ans. Peut-être six. Je vivais à St-Donat avec mes parents qui n’étaient pas encore divorcés. Ce souvenir est vague, lointain, une toile à moitié effacer par le temps et l’usure dont on ne distingue plus les bords et qu’un peu de l’histoire qu’elle raconte. Je me souviens d’avoir voulu me rendre à pied chez elle, celle que j’aimais tellement, ma grand-mère. J’étais parti à pied croyant pouvoir facilement m’y rendre, croyant posséder l’itinéraire qui mènerait mes pas jusqu’au pas de sa porte.

J’ai eu peur, je croyais m’être perdu. Une âme charitable qui connaissait mes grands parents, St-Donat est un petit village après tout, finit par m’y conduire. En voyant ma grand-mère, je sautai dans ses bras, trop heureux de la retrouver.

* * *

Ma mère m’en parlait régulièrement. Je refusais d’y aller prétextant un emploi du temps trop chargé. C’était en partie vrai. Les études et le travail occupaient tout mon temps.

Son niveau de conscience diminuait rapidement. On la disait condamnée. Une sclérose latérale amyotrophique. Elle paralyserait lentement jusqu’à ce que ça la tue. Aucun traitement connu, aucune chance de survie.

J’essayais de ne pas y penser. Je continuais de faire la fête avec mes amis, de sortir, mes études au cégep, mon travail dans un dépanneur à servir les clients de nuit. Tout pour oublier la souffrance sourde de la seule personne qui comptait parce qu’elle s’éteignait lentement, parce qu’elle fuyait et que je n’avais aucun moyen de la retenir.

Je pleurais en silence à l’abri des regards des autres.

* * *

J’avais environ dix ans. Peut-être douze. J’allais passer une partie de l’été chez mes grands parents qui vivaient maintenant à St-Jérôme. Deux semaines. À lire et à parler avec eux. De tout et de rien. Du quotidien. De leur passé, de mon présent. De l’avenir.

À cet âge, deux certitudes : j’allais vivre éternellement et mes grands parents aussi.

Je me souviens de ces journées passées près de ma grand-mère alors qu’elle tricotait tranquillement une énième paire de pantoufles. J’étais seul avec eux. Ma sœur n’y était pas, pas plus que mes nombreux cousins et cousines. J’étais seul et j’étais heureux de pouvoir profiter de ces grands parents que j’aurais toujours avec moi.

* * *

Lorsque je mis les pieds dans la salle aseptisée où ce qui restait de ma grand-mère gisait, j’ai compris que la fin était proche. Ma tante était assise près d’elle et lui humectait les lèvres à l’aide d’un coton-tige énorme qu’elle trempait dans un verre de styromousse rempli d’eau.

J’ai vu son corps décharné, inconscient, drogué, les orbites creuses, la peau pendante, la bouche figée dans un rictus triste, son nez pointant vers les néons qui donnaient à cette salle une atmosphère d’une froideur glaciale. Personne ne parlait. Il n’y avait rien à dire. Le rythme régulier des machines qui maintiennent la vie et qui apaisent les souffrances à petites doses de morphine bien calibrées. Que le regret de ne pas être venu la voir plus tôt alors qu’il lui restait un peu d’humanité.

Quelques jours, quelques semaines tout au plus et elle nous quitterait.

* * *

Je n’ai jamais tant pleuré.

J’ai laissé un fleuve s’écouler de mes yeux emportant avec lui tous mes souvenirs d’une jeunesse à aduler la seule personne que j’ai jamais admirée. J’ai marché la tête haute, droit, fier, mes joues creusées par le sillon que mes larmes traçaient en se répandant sur mon chandail. J’ai écouté stoïque les hommages et les remerciements qu’on lui faisait. Je suis resté jusqu’à ce que sa bière quitte l’église pour le cimetière.

Je suis rentré seul pour reprendre ma vie. Je n’accompagnerai jamais plus les morts vers leur dernier repos. Je préfère la compagnie des vivants.

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Written by Le barbare érudit

14 février 2010 à 22 h 11 min

Publié dans Général

15 Réponses

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  1. «Je n’accompagnerai jamais plus les morts vers leur dernier repos.» : ça c’est une source de «tensions» : on se dit toujours ça, mais quand ça arrive, on hésite, et pour de bonnes raisons qui vont dans les deux sens.

    Mâle Commode

    14 février 2010 at 22 h 40 min

  2. Tu peux me croire que je ne le ferai plus. Je n’ai pas assister au service de mon grand-père. Ma famille est avertie.

    lebarbareerudit

    14 février 2010 at 22 h 52 min

  3. La mort d’un proche est une expérience particulière est chargée de nos propres peurs et de la douleur de la perte. J’ai accompagné mon père seule dans sa mort. J’ai eu accès à l’homme, à sa peur devant son trépas. Je n’étais déjà plus sa fille, cette relation était déjà au passé déjà assumé, consumé. Ce constat bien que douloureux fut le plus beau cadeau qu’il puisse m’avoir donné à par la vie. Celui de me libérer de nos liens avant le grand saut. Avec l’accord de ma mère, je n’ai pas organisé de funérailles, il n’était plus là à quoi bon. Ce fut la tolé du côté de la familia… Une hérétique. Je m’en fou, selon moi j’ai fais ce que j’avais à faire au moment où il fallait le faire.

    Eldiablo Minouchka

    14 février 2010 at 23 h 25 min

  4. Cher Barbare,
    Je me souviens de la mère de ma femme.
    Elle me prenait la main et ne la lâchait plus.
    Je ne saurai jamais si elle voulait me dire quelque chose car elle ne parlait que son dialecte.
    Chacun a des souvenirs de ce type…
    Amitiés

    Armand

    15 février 2010 at 2 h 14 min

  5. Ouf… Quel beau texte, t’as pas idée comment ça vient me toucher en ce moment…..

    Mahi

    15 février 2010 at 7 h 00 min

  6. Je suis passée par les mêmes étapes. Je sais à quel point c’est terrible de voir celui ou celle qu’on aime à ce point diminué. Mais contrairement à toi, un an plus tard, je ne regrette pas ce moment passé auprès de mon grand-père, le plus difficile de toute ma vie, peut-être parce que j’ai aussi été présente lorsqu’il était en vie, peut-être parce que le fantôme de la mort qui rôde n’a pas été capable de m’en éloigner… L’accompagner au moment où il a choisi de partir, le voir fermer les yeux pour la dernier fois et chanter à travers les larmes, pour lui laisser un dernier souvenir heureux… un an plus tard, c’est ce qui m’a permis de passer à travers mon deuil.

    Rouge

    15 février 2010 at 7 h 22 min

    • Je n’ai pas d’amertume ni de regret par rapport à ces événements. Mon deuil est terminé depuis longtemps.

      lebarbareerudit

      15 février 2010 at 8 h 56 min

  7. Un jour tu ne garderas dans ta tête que les beaux souvenirs de ta grand-maman.

    Un jour tu ne garderas dans ton coeur que tout l’amour que tu as eu pour elle et elle envers toi.

    Un jour la douleur sera moindre. Je te le souhaite.

    Marie-Jo

    15 février 2010 at 7 h 40 min

  8. Et ta femme, elle devra partir seule aussi?

    Et toi t’es à l’aise avec ça pour toi-même? Partir tout seul?

    Cannelle

    15 février 2010 at 8 h 44 min

    • Moi, partir seul, j’ai pas de problème avec ça. Qu’ils viennent me voir pendant que je suis là.

      Et je m’arrangerai pour partir avant ma femme.

      lebarbareerudit

      15 février 2010 at 8 h 54 min

  9. La mort a ce quelque chose de noir, d’inconnu qu’on déteste parce qu’on sait, on pense qu’il n’y a rien après.
    La mort prend quelques secondes pour arriver, parfois de façon sournoise.
    La vie dure longtemps parfois. Elle dure une éternité parce qu’elle perdure dans le coeur de ceux qui l’ont connue.
    J’ai beaucoup aimé ton texte. Quand une larme monte aux yeux, c’est qu’il y a nécessairement quelque chose qui vient me toucher.

    demijour

    15 février 2010 at 22 h 21 min

  10. Je suis allé voir ma grand-mère sur son lit de mort. Elle était alcoolique et souffrait d’un cancer généralisé. Je l’ai vu affaibli, la peau sur les os. Mais je l’ai vu sobre. J’ai ma seul discution avec elle alors qu’elle n’était pas intoxiqué. J’ai eu ma seule véritable discution avec elle cette journée là.

    Je n’oublierai jamais ce moment…

    Félix

    16 février 2010 at 14 h 07 min

  11. Moment perturbant, en effet, que la perte d’un(e) proche. Je crois que c’est un moment très émotionnel, très personnel, intime, que chacun doit vivre à sa manière. Ce qui est réellement triste, souvent, lors de la mort, ce sont les vivants qui subsistent, qui jugent, qui contrôlent, qui pensent savoir.

    Nous avons probablement tous et toutes des histoires du genre, de deuil, de compassion et de rejet, d’incompréhension mais ce n’est réellement qu’avec soi-même que l’on vit ses moments, même dans les bras des autres.

    DarK Rémi oF DooM

    18 février 2010 at 9 h 52 min

  12. Mon Nelson moi aussi j’ai tant admiré ma maman elle me manque tous les jours de ma vie.
    mais heureusement que la vie m’a donné deux enfants toi et ta soeur que j’admire tout autant
    JE T’AIME TRES TRES FORT
    Mamanxxx

    TA MAMAN

    7 mai 2010 at 12 h 47 min


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