Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Je suis un fils déchu

with 9 comments

Ben, oui, encore un poème. Un merveilleux poème d’Alfred Desrochers qui glorifie le passé des coureurs des bois canadiens. Patriotique. Lyrique. Superbe.

Je suis un fils déchu

Je suis un fils déchu de race surhumaine,
Race de violents, de forts, de hasardeux,
Et j’ai le mal du pays neuf, que je tiens d’eux,
Quand viennent les jours gris que septembre ramène.

Tout le passé brutal de ces coureurs des bois :
Chasseurs, trappeurs, scieurs de long, flotteurs de cage,
Marchands aventuriers ou travailleurs à gages,
M’ordonne d’émigrer par en haut pour cinq mois.

Et je rêve d’aller comme allaient les ancêtres;
J’entends pleurer en moi les grands espaces blancs,
Qu’ils parcouraient, nimbés de souffles d’ouragans,
Et j’abhorre comme eux la contrainte des maîtres.

Quand s’abattait sur eux l’orage des fléaux,
Ils maudissaient le val; ils maudissaient la plaine,
Ils maudissaient les loups qui les privaient de laine :
Leurs malédictions engourdissaient leurs maux.

Mais quand le souvenir de l’épouse lointaine
Secouait brusquement les sites devant eux,
Du revers de leur manche, ils s’essuyaient les yeux
Et leur bouche entonnait : «À la claire fontaine»…

Ils l’ont si bien redite aux échos des forêts,
Cette chanson naïve où le rossignol chante,
Sur la plus haute branche, une chanson touchante,
Qu’elle se mêle à mes pensers les plus secrets :

Si je courbe le dos sous d’invisibles charges,
Dans l’âcre brouhaha de départs oppressants,
Et si, devant l’obstacle ou le lien, je sens
Le frisson batailleur qui crispait leurs poings larges;

Si d’eux, qui n’ont jamais connu le désespoir,
Qui sont morts en rêvant d’asservir la nature,
Je tiens ce maladif instinct de l’aventure,
Dont je suis quelquefois tout envoûté, le soir;

Par nos ans sans vigueur, je suis comme le hêtre
dont la sève a tari sans qu’il soit dépouillé,
Et c’est de désirs morts que je suis enfeuillé,
Quand je rêve d’aller comme allait mon ancêtre;

Mais les mots indistincts que profère ma voix
Sont encore : un rosier, une source, un branchage,
Un chêne, un rossignol parmi le clair feuillage,
Et comme au temps de mon aïeul, coureur des bois,

Ma joie ou ma douleur chante le paysage.

— Alfred Desrochers, À l’ombre d’Orford

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Written by Le barbare érudit

6 février 2010 à 0 h 15 min

Publié dans Littérature

9 Réponses

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  1. Salut Barbare, bon, je sais pas comment te rejoindre, mais je voulais que tu essaies mon dernier morceau sur tes speakers et que tu m’en donnes des nouvelles. J’ai pas la chance d’avoir un système de son et je me demandais si le son était bon et si la bass n’était pas trop forte. Le morceau s’intitule «La nuit de l’homme». Merci! 🙂

    Mâle Commode

    6 février 2010 at 0 h 46 min

  2. J’écoute ça et je te reviens avec mes commentaires.

    lebarbareerudit

    6 février 2010 at 1 h 21 min

  3. Merci! Je reviens demain, il va falloir que tu m’expliques c’est quoi la compression dynamique. Bonne nuit! 🙂

    Mâle Commode

    6 février 2010 at 1 h 48 min

  4. À l’ombre d’Orford est un très beau recueil, souvent méconnu.

    Le prof masqué

    6 février 2010 at 2 h 53 min

  5. Survivre et aimer, réalités transformées au fil des générations, mais toujours présentes…
    Magnifique poême en effet!

    France

    6 février 2010 at 10 h 06 min

  6. Quel etait le reve de tous ces hommes forts?
    Quel sentiment le poete exprime-t-il dans la cinquieme strophe?

    Comment ses ancetres reagissent-ils face aux malheurs, a l’ennui et a l’obstacle a surmonter?

    Etudiante Francais

    20 mai 2010 at 18 h 34 min

    • Ça ressemble drôlement à des questions d’examens ou de travail, ça. Et je ne suis pas du genre à donner des réponses.

      Le seul conseil que je vais te donner, c’est de lire et de relire le poème à voix haute et de t’en laisser imprégner. Ensuite, tu dois extraire la trame narrative de cette histoire. Toutes les réponses sont dans le texte et pas ailleurs.

      Finalement, essaie de te placer dans les souliers du poète qui te raconte cette histoire et n’oublie jamais qu’un poème, c’est avant tout l’expression de sentiments. Cherche les sentiments et tu y trouveras le sens.

      lebarbareerudit

      20 mai 2010 at 19 h 16 min


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