Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Succès et échec

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Ce matin sur Cyberpresse dans un texte de Lagacé :

Ed a hoché la tête: «Il faut constamment modifier sa définition du succès, ici. C’est épuisant, mais il faut le faire. Sinon, on ne peut pas dormir.»

Cette phrase m’a marqué. Elle a éveillé en moi des images de ces jeunes avec qui je travaille, des immenses problèmes auxquels ils font face tous les jours. Tous ces élèves qui traînent avec eux plus de bagages que bien des adultes n’en traîneront jamais.

Je pense à celui-ci qui ne mange qu’un repas sur deux, la plupart du temps, de la bannique et du thé. Je pense à celui-là, probablement victime de violence à la maison et qui passe ses nuits à errer sans but dans le village de maison en maison à quêter quelques minutes de silence et de repos. Je pense à celle-ci, enceinte de son deuxième enfant à quatorze ans. Ou celle-là, victime de violence sexuelle par un parent proche.

Vous croyez que j’exagère? Non. C’est la réalité au Nord. Ce sont là des exemples typiques d’élèves dans nos écoles. Des jeunes poqués, maganés, tiraillés par la vie, une vie de misère qui ne les empêche pas de venir à l’école et d’en faire un peu, pas trop. Comment leur en vouloir?

Et là, on voudrait changer le monde. Chaque année, je vois un ou deux « nouveaux profs » débarqués avec ce désir de « changer le monde », les yeux pétillants, « moi, j’aime tellement la culture inuit, les Inuit, ils sont beaux, ils sont vrais ».

Ils ne restent jamais. S’ils terminent l’année, ils ne reviennent pas. S’ils terminent l’année.

Changer le monde, c’est dur. Très dur. On ne réalise pas à quel point changer le monde, c’est un contrat à temps plein que peu sont en mesure de remplir. Parce que t’as pas été engagé pour changer le monde, mon chum. T’as été engagé pour enseigner. Commence par faire ta job comme du monde, tu le changeras quand il te restera du temps. Crois-moi, t’en auras en masse de gérer tes onze jeunes, le monde attendra que tu aies du temps pour lui plus tard.

Ceux qui restent, ceux qui tough, ce sont ceux qui prennent ça une journée à la fois, une année à la fois. Ça fait dix ans que je prends ça une année à la fois. Je n’ai jamais eu la prétention de changer le monde. J’essaie simplement de faire ma job du mieux que je peux.

Pis quand je rentre chez moi, j’ai besoin de me reposer pour être prêt pour le lendemain. J’ai pas le temps de changer le monde. Le monde attendra.

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Written by Le barbare érudit

26 janvier 2010 à 8 h 12 min

Publié dans Affaires scolaires

21 Réponses

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  1. Bien dit !
    quand je donne des formations , je leur enseigne une étape à la fois pour chacun de leur projet et qu ils arriveront à bon port en essayant pas de voir de l’autre côté de la mer en commençant !
    .

    anifre

    27 janvier 2010 at 22 h 42 min

  2. C’est quoi de la bannique ? Est-ce bon ?

    Garamond

    28 janvier 2010 at 7 h 50 min

    • C’est une sorte de pain fait à base de farine, de shortning et d’eau. Elle est cuite dans un poêlon directement sur la cuisinière.

      C’est pas pire, mais ça n’a rien à voir avec le pain tel qu’on le connaît.

      lebarbareerudit

      28 janvier 2010 at 7 h 53 min

  3. Comme le  »Monde » a besoin de gens comme toi !

    Ton amour et ton dévouement pour tes jeunes m’émeuvent.

    Marie-Jo

    28 janvier 2010 at 8 h 38 min

    • Merci.

      Nous sommes des centaines à nous dévouer pour nos jeunes. Des blancs, des Inuit, des parents, des enseignants, des administrateurs.

      Nous faisons notre job du mieux que nous le pouvons. Parfois, souvent même, de façon bien imparfaite.

      lebarbareerudit

      28 janvier 2010 at 8 h 50 min

  4. Il n’y a que 3 personnes par siècle qui peuvent prétendre avoir changé le monde; donc, on se calme…

    Garamond

    28 janvier 2010 at 11 h 43 min

  5. J’ai compris dès mes premières semaines à enseigner aux jeunes Inuit que « changer le monde » au sens où tout le monde l’entend généralement dans la société, était non seulement illusoire mais maladif. Moi aussi, j’en ai vu passer plusieurs de ces profs…même chose que pour toi…tous partis très vite.

    Cependant, et ça, je l’ai compris beaucoup plus tard grâce à des témoignages de plusieurs de mes anciens élèves, leurs petites avancées, leurs apprentissages, les ptits soleils dans leurs yeux, les ptits bouts de réconfort, de compréhension, d’écoute, de respect, de connaissances, d’aide, d’outils de la vie, de compassion…tout ça…et bien, cela a affecté leur vie de façon positive, pour certains, de façon très importante. Et pour moi, c’est ça, changer le monde. Des petites choses, au quotidien qui feront en sorte qu’avec le temps, notre contribution aura été bienfaisante.

    frankybgood

    28 janvier 2010 at 12 h 19 min

  6. je trouve ça bien intéressant de vous lire (FBgood et toi). parce que ça m’amène souvent à réfléchir. j’suis pas vieille, mais quand je pense à monter au nord, je pense pas changer le monde. il y a quelques années, « mon monde », « ma p’tite vie » a été pas mal brassée suite à la rencontre inuit et ça a créé des beaucoup de vagues les années suivantes. bien sûr, j’ai eu le coup de foudre pour la différence, la culture, toute les richesses que le nord possède. mais j’en ai aussi pris plein la gueule en vivant de loin, de proche, ce qui puck autant ce peuple. tant que j’ai délaissé le projet d’aller au nord pendant plusieurs mois : à quoi bon débarquer là, je ne pense quand même pas changer le monde! non, ça c’est sûr. pourtant là l’envie de reprend d’aller enseigner au nord. la vie a fait que j’ai vécu des expériences inoubliables avec ce peuple-là. des bonnes, des mauvaises, n’empêche que j’ai vieilli depuis. j’ai réfléchi (ça, ça ne me quitte jamais). et j’aime côtoyer ce peuple-là. je crois que comme enseignant, on ne mesure pas la portée de ce qu’on apporte aux élèves. c’est pas une question de géographie rendu là, on peut faire une petite différence dans la vie de certains, à un moment de leur vie du moins. eux, ils font bien ça dans nos vies…

    uvanga

    28 janvier 2010 at 18 h 05 min

  7. Ce qui est extraordinaire en plus, si on est capable d’être à leur écoute et observateur, c’est que la proximité (on vit avec eux dans le village, on se voit en dehors de l’école, etc…) et le nombre d’élèves relativement bas par classe (multi-niveau mais bon) te permet de bâtir des relations avec tes élèves qu’il est pratiquement impossible de bâtir avec des élèves au Sud avec 2-3 classes de 30-35 élèves…

    Et là, tu peux faire une différence dans leur vie…peu importe sa grandeur…une différence certaine!

    Et ça restera en toi pour toujours, j’te le garantis!

    frankybgood

    28 janvier 2010 at 20 h 21 min

  8. Tu sais toute mon admiration pour le travail que tu fais. Ce n’est pas de la flatterie, mais un constat. J’en serais incapable parce que je n’ai pas la patience de changer le monde aussi lentement.

    Par ailleurs, les jeunes profs manquent souvent d’expérience de vie. J’ai commencé à enseigner à 29 ans. Ce fut une bonne chose.

    Le prof masqué

    28 janvier 2010 at 20 h 56 min

  9. De ma perspective d’étudiant et de – je l’espère – futur prof, je dois dire que ce n’est pas facile être autre chose qu’idéaliste. Quand on ose dire à un moment : « moi j’aime enseigner, je ne veux pas changer le monde, mais faire mon petit bout de chemin et peut-être illuminer les idées d’un par année si je suis chanceux » Alors on se fait traiter de pessimiste qui n’a, à la limite, pas sa place en enseignement. Parfois, je me considère le seul réaliste et le seul qui va peut-être vraiment changer quelque chose 😉

    Gabriel

    29 janvier 2010 at 1 h 58 min

    • Le problème, ce n’est pas d’être idéaliste ou d’avoir des idéaux que nous voulons atteindre. Le problème, c’est d’être statique dans la défense de ses idéaux, c’est le choc entre le monde complètement irréel qu’on a bâti dans son esprit et la réalité bête et méchante du terrain. C’est de ne pas reconnaître qu’on s’est trompé et refuser d’évoluer dans cette vision au contact de cette réalité.

      Je me méfie des intégristes de l’idéal et de la vision réductrice de ce qu’est la réalité.

      Être réaliste, c’est se donner les moyens d’observer, d’analyser, de comprendre et d’agir sur ce qui se passe vraiment. C’est ne pas se laisser aveugler et garder en tête que ce sont des élèves, des êtres humains avec leurs forces et leurs faiblesses et un lourd bagage qu’ils portent avec eux tous les jours.

      lebarbareerudit

      29 janvier 2010 at 6 h 57 min

      • Je vois mieux et je suis d’accord avec cette conception! C’est pour ça que je dis vouloir quand même changer quelque chose. Pourtant, il y a ceux que j’appellerais les dogmatiques qui ne changent rien à leur pensée et qui veulent un idéal, rien d’autre. Le monde sera beau ou il ne sera pas. C’est triste penser ainsi, non?

        Gabriel

        29 janvier 2010 at 10 h 50 min

        • J’ai beaucoup de misère à tolérer l’intolérance et le dogmatisme. Je crois que pour bien réussir dans un domaine aussi sensible et contraignant que l’enseignement, une bonne dose de pragmatisme est essentielle. Ces gens bornés qui n’envisage le monde qu’en terme dichotomique n’y ont pas leur place.

          lebarbareerudit

          29 janvier 2010 at 19 h 37 min

  10. […] un commentaire » Dans le précédent billet, la citation que j’ai mise en début d’article devait guider l’interprétation du […]

  11. quand on a rien à dire « on ne dit rien » – et je parle de moi.
    Je t’ai lu. Je suis sans mot. C’est rare…

    demijour

    30 janvier 2010 at 10 h 32 min

  12. Je vais le prendre comme un compliment. Merci.

    lebarbareerudit

    30 janvier 2010 at 14 h 56 min


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