Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Immatérialité

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Moukmouk, sur un récent billet :

la dématérialisation de la culture est probablement inévitable […]

Je m’assoie dans un vieux fauteuil défraîchi dont le tissu s’effiloche, d’une couleur douteuse qui s’agence fort mal avec le reste du mobilier de l’appartement qu’on me fournit, et je prends entre mes mains cette brique de cinq cents pages que j’ai entamées il y a déjà plusieurs jours. En avant comme en avant, de Michel Folco. Les pages ne sont même plus jaunes, elles sont brunes. Le temps a fait son œuvre. Je touche ce papier fragile et rugueux du bout des doigts et je sens sa rugosité, son odeur âcre légèrement acide mâtinée de poussière. La reliure, étonnamment solide, craque lorsque je l’éventre pour en lire les phrases qui se courbent dans la fente où les feuillets vont s’attacher afin de former ce livre que je tiens. Ici et là, des lettres sont plus difficiles à lire, l’encre n’ayant pas résisté ou n’ayant pas été bien fixée dans la pulpe de la page lors de son impression.

À ma droite, collé contre le mur, un vaisselier sur lequel trône mon serveur musical. Fait de bois d’érable massif, ce meuble imposant occupe cavalièrement beaucoup plus d’espace qu’il ne le devrait. Mon serveur musical, un petit ordinateur relié à deux disques durs qui me servent à la fois à emmagasiner toute la musique que je me suis procurée au fil des années et à sauvegarder cette musique en cas de problème, alimente une paire de très gros et très lourd haut-parleurs situés bien en face de mon vieux fauteuil.

La musique que j’écoute n’est maintenant formée que d’une suite de 0 et de 1, des données informatiques immatérielles, contenues dans les partitions d’un disque dur. Alors que je demeure malgré tout profondément attaché à la galette de polycarbonate qui sert à encore aujourd’hui à distribuer la musique un peu partout, il est évident que les temps changent. Vite.

Je pense à ma fille et à beaucoup d’autres personnes partout autour de moi qui ne se procure leur musique qu’en la téléchargeant. Pour eux, et ils ne sont plus l’exception, ils sont légions, pour eux, donc, la question ne se pose plus : l’œuvre n’a de réalité que lorsqu’ils l’entendent, que lorsqu’elle prend forme dans la vibration d’une paire de haut-parleurs ou d’écouteurs.

C’est un changement de paradigme. On passe d’un monde ancré dans la matérialité vers un monde ou l’immatérialité, les idées, l’information au sens large, deviendra la seule réalité. Il s’agit d’un sujet qui me touche profondément. J’ai déjà écrit sur ce sujet :

je crois que nous sommes présentement en train de vivre une des plus grandes révolutions sociales de l’histoire de l’humanité qui dépasse de loin les simples médias. Nous sommes en plein dans le vent de la tempête et c’est pourquoi nous n’en voyons pas encore tous les tenants et aboutissants. Oublions les années 60. Oublions la révolution industrielle, la révolution informatique, l’âge de pierre, l’âge de bronze, l’âge de fer. Nous entrons de plain-pied dans l’Âge de la plénitude.

Cette dématérialisation de la culture est non seulement inévitable, je crois qu’elle est souhaitable. Ça sera la dictature de l’information. Musique, livres, photo, éventuellement tout le domaine des arts visuels, cinéma, et pourquoi pas la danse et le théâtre? Et pourquoi ne pas faire comme certains auteurs de science-fiction, Greg Egan, par exemple, qui imagine un monde où tous les êtres humains sont devenus des simulations immortelles dans de super ordinateurs?)

(Vous pouvez lire le premier chapitre de ce roman ici.)

La musique et la photo ont été les premières victimes de cette transformation, les livres suivront. C’est inévitable comme le dit Moukmouk.

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Written by Le barbare érudit

9 janvier 2010 à 18 h 27 min

Publié dans Général

16 Réponses

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  1. Pour la musique ça marche, encore que j’aimerais encore avoir un album vinyle entre les mains, mais trop tard, j’ai fait la transition vers le mp3. Par contre, pour les livres, en ce qui me concerne, ça ne marche pas, et je crois que c’est pareil pour bien des gens. Un livre a un vécu, etc. (J’en reparlerai plus tard, je suis trop soul… 🙂

    Mâle Commode

    9 janvier 2010 at 23 h 48 min

  2. Mon fils, ingénieur de son, m’avertit que le Mp3 n’a pas la qualité du CD d’origine. Trop compressé, juste bon pour les balladeurs, le son du Mp3 ne vaut rien, d’après lui.
    Je remarque qu’un CD de douze chansons, par exemple, occupera près de 700 megs sur un disque dur. C’est beaucoup pour quelqu’un qui a des centaines de CD….
    Doit-on faire son deuil de la qualité sonore des vinyl ou des CD ?

    Garamond

    10 janvier 2010 at 7 h 33 min

    • Non. Il est possible de conserver l’intégrité de la la qualité sonore d’un CD en utilisant un algorithme de compression sans perte. Il y a en ce moment deux grands algorithmes qui se font concurrence. Le flac et le Apple Lossless (ALAC).

      Le ALAC est supporté par iTunes et les iPod/iPhone ce qui n’est pas le cas du flac. Mais le flac est très populaire et comme il s’agit d’un codec gratuit, il est supporté par plusieurs autres fabricants de baladeurs et autres appareils de divertissement. Mais pas par Apple.

      Ce qui est bien de toute façon, c’est qu’il est facile de passer d’un format à l’autre sans perdre en qualité. Lorsque j’ai commencé à monter mon serveur musical, j’avais enregistré toute ma collection en flac. Mais depuis, j’ai changé et je suis passé à un Mac mini comme serveur musical et j’ai tout simplement transféré toute ma collection en ALAC. C’est pas plus compliqué que ça.

      J’en parlerai davantage sur ma page Audiophilie bientôt.

      lebarbareerudit

      10 janvier 2010 at 7 h 54 min

      • Merci pour ces explications ! je vais, de ce pas, tirer la pipe à mon gars !

        Garamond

        10 janvier 2010 at 11 h 16 min

  3. Pour moi un livre demeure un livre avec des pages, que je tourne, qui me suis dans mon bain, à la plage, à la piscine 🙂
    Il y a une écologie du livre aussi, ici mes copines, ma soeur, mes filles, mon fils etc on se passe les livres qui ainsi connaissent plusieurs vies productives.

    Pour ce qui est de la musique je ne suis pas une grande mélomane, par contre Edgard Fruitier oui
    « Autodidacte érudit, mélomane connu et reconnu, il a commencé il y a près de cinquante ans une collection de disques qui compte aujourd’hui des milliers de titres. Il écoute et analyse aussi bien les nouveautés que les rééditions, qu’il s’agisse de musique classique grand public, instrumentale ou de jazz » et il a déjà dit que certaines pièces de musique classique n’atteignaient jamais la même richesse et profondeur en passant du vynil au cd, en est-il de même pour le support entièrement numérisé ?

    Par contre, point de vue d’historienne, il y a un grand danger à ne concevoir aucun support physique pour les informations que l’on veut léguer à la postérité. Alors que nous possédons encore la Pierre de Rosette, maintes bas relief précieux, les Manuscrits de la mer Morte, des daguerreotypes, des bibles de Gutenberg, la constitution des États-Unis, etc, je ne possède même plus de lecteur de disquettes ou de floppydisc, on a découvert une sorte de parasites qui détruit les disques de données stockées dans les voutes, sans parler de tout ceux qui perdent leurs photos quand leur ordi crash, bref il y a des avantages historiques et pratiques au support physique palpable.

    Éléonore

    10 janvier 2010 at 12 h 01 min

  4. C’est un commentaire très intéressant, Éléonore. Il suppose presque que le papier (ou toute autre matériel) est éternel, ce qui n’est évidemment pas le cas. Ces problèmes dont tu parles sont réels et s’appliquent aussi à la conservation des statuts, des livres, des toiles, des photos, alouette.

    Ce qu’il faut développer pour la conservation des données numériques, c’est une infrastructure spécialisée et redondante qui protégera les données en cas de problème. La solution existe déjà. Sauvegarde. Tout simplement. Avec de multiples copies. Et comme ça, pas de perte des données.

    En ce qui a trait à la qualité de la musique entre vinyle, CD et fichier numérique, je t’invite à relire mon commentaire précédent en réponse à Garamond. Je reviendrai sur ça sur ma page Audiophilie.

    lebarbareerudit

    10 janvier 2010 at 13 h 12 min

    • le papier ou autre support matériel n’est pas éternel, mais leur qualité première est d’être directement utilisable sans autre intermédiaire. Pour lire un livre tu as besoin du livre et d’une bougie, pour lire lire un cd tu as besoin d’un lecteur (technologie fragile sujette au bug, froid, chaud, humidité) et de batterie ou d’électricité.

      Prenont un exemple, mon beau-père avait une caméra qui filmait en super 8, il a payé une fortune pour faire mettre ses petits trésors familiaux sur VHS (pire il aurait put le faire sur l’autre support concurrent à l’époque) Les VHS achèvent, si le sien brise il ne le fera pas réparer, quelqu’un devra payer pour faire numériser les copies et mettre sur DVD, puis il y aura un autre support et un autre plus performant. Ça devient lassant, personne ne va le faire. Alors ces imges seront perdues.

      Par contre nous pourrons toujours nous assoir dans 20 ans et voir les photos de mariage de la mère de mon beau-père parce que le support papier est fiable et ne demande aucun intermédiaire.

      Éléonore

      10 janvier 2010 at 16 h 41 min

  5. J’ai comme deux idées contradictoires qui me viennent en tête:

    j’aime beaucoup l’idée du livre électronique pour pouvoir tout stocker dans un seul petit bidule sans surpeupler mon environnement.

    Je ne suis pas amoureuse du papier proprement dit. Je ne sens pas les livres avant de les lire, je ne les caresse pas du bout des doigts pour en retirer un certain plaisir tactile.

    Je les aime pour leur contenu. Pour l’idée derrière les mots. Pour la beauté que les mots enlignés un à la suite de l’autre amène à mon propre imaginaire. Je deviens un peu comme l’auteur du décor, de la scène, de l’image des personnages avec mon vécu et mes expériences.

    En même temps je rêve d’une grande maison ou je retrouve une pièce aussi grande que ma maison actuelle qui fait fit de bibliothèque, remplis de beaux livres que j’aime…

    Paradoxal. Peut-être que s’il venait à ne plus exister (un livre) je me retrouverai nostalgique du temps ou encore j’avais ce loisir de choisir?

    demijour

    10 janvier 2010 at 21 h 41 min

  6. Durant de longues minutes, je me suis attardé a ta façon d’écrire. L’écriture est un art et tu maîtrises bien cet art.

    Belinda

    13 janvier 2010 at 0 h 18 min

  7. «C’est un changement de paradigme. On passe d’un monde ancré dans la matérialité vers un monde ou l’immatérialité, les idées, l’information au sens large, deviendra la seule réalité. Il s’agit d’un sujet qui me touche profondément.lebarbareerudit»

    C’est une magnifique réflexion effectivement, un sujet sociétaire brûlant.
    Oui ça roule vite… Je crois en effet que nous sommes à une époque tournante, comme le fut la révolution industrielle et commerciale face à la société agraire et artisanale qu’elle balaya de ses nouvelles habitudes de vie. Comme le furent les années 60 avec ses droits individuels révolutionnaires (droits au travail, aux syndicats, droit à la jouissance du corps, droits des femmes, des enfants, des homosexuels, des noirs, des minorités, droit à l’éducation et aux soins gratuits, droit de choisir et de se demander qui on est…Droit à la gestion étatique qui gère, développe, s’endette et prend tout en charge…)
    Je vois encore mon père se chamailler avec mon aîné et tirer sa longue tignasse épaisse et noire en lui disant qu’il n’était qu’un pouilleux. Un père inquiet, dépassé par les changements si drastiques d’une époque sans grande référence à sa propre jeunesse (clergé, loi, patriarcat, guerre). Changements qui amèneront pourtant une époque rassurante de surconsommation et de matérialisme, libérée du joug de l’Église et presque des boss anglais… Une libération de l’âme, de bien meilleures conditions salariales, des plans de retraite et de bonnes assurances… Ce n’est pas mon père qui se plaindra de la qualité de vie actuelle de ses «pouilleux» de fils devenus bacheliers, avocats, docteurs en droit et en communication…

    Mais pourquoi crois-tu que cette «nouvelle ère» en serait une de plénitude ? Plénitude parce que l’hyper communication, en plus d’être accessible à tous, deviendra un prolongement, potentiellement un remplacement partiel, par le libre choix, de la communication directe en chair et en os ? Un contact virtuel sans corps, d’âme à âme, de son à oreilles, de yeux fixé au vécu direct sans limites matérielles ou temporelles?

    L’hyper consommation matérielle poursuivra assurément sa route de plus belle, puisque ces outils de communication ont sans cesse besoin d’être remplacés eux qui se cassent, qui deviennent vite désuets et bien entendu parce qu’il nous sera de plus en plus difficile de forger nos affinités yeux dans les yeux sans ces véhicules nécessaires… Et alors que nous avons tant d’amis, de contacts, de choses à dire et surtout de choix, dans la communauté virtuelle. En effet, notre milieu physique est restreignant pour partager. Il faut sourire, avoir du charisme, idéalement être beau ou drôle et érudit, ou mieux réussir et être riche. Il faut passer la barrière du corps, les messages des yeux, du vécu ou de la gestuelle. Il faut comprendre l’intonation de la voix, passer la limite de visages parfois durs ou fermés, sans le prendre personnel, on est pas toujours à notre meilleur…

    Tous les domaines de la communication et de la culture accessibles, téléchargeable. Si les auteurs arrivent à en vivre, pourquoi pas.

    Moi ce n’est pas ça qui m’inquiète.
    Ce qui m’inquiète c’est que la vie devienne trop ordinaire pour accoter le virtuel. J’ai rencontré une fois en vrai un ami virtuel et ça été un véritable choc, j’sais pas. On ne devait pas avoir la personnalité physique qui s’accordait avec ce qui se dégageait de nos écrits, parce qu’en vrai, l’amitié, la complicité ne s’est pas établie profondément. (Je sais que pour d’autres ça clique, c’est la vrai vie quoi !) Il faut du temps et des circonstances assez précises pour développer la confiance et l’amitié dans la vraie vie. On est soi avec notre matérialité et nos bagages en vrai…

    Pour l’instant il y a beaucoup de génial dans tout ça, c’est fantastique d’avoir le monde au bout des doigts. C’est ce que ça va transformer à moyen terme, sur deux générations mettons, qui m’inquiète. Ces manières de communiquer nous enfermeront-elles encore plus dans une solitude oppressante, dans des inconforts entre humains de chair et d’os plus fréquents, dans la virtualité, le détachement et la relativité de nos actes (je t’avoue que quand je vois des ados tuer des «extraterrestres à l’allure bien humaine» à grand coups de mitraillette sur X-Box…je me dis que ça doit être facile pour un jeune en difficulté de ressentir le même détachement pour les vrais humains…)
    «La dématérialisation de la culture amènera-t-elle l’immatérialité de notions plus concrètes dans la communication humaine, dont le temps nécessaire pour l’établissement d’un réseautage physique et réel. Le temps…
    Ou l’ère de «Plénitude» amènera-t-elle simplement des outils supplémentaires de communication qui ne changeront rien à la nécessité de se forger un noyau familial solide, un réseau d’amis avec qui boire un vrai verre de vin… Tout comme le téléphone, la télévision, l’avion…

    Ton écriture est très juste, ton blog très intéressant. Merci de tes belles réflexion…

    France

    France

    15 janvier 2010 at 0 h 51 min

    • Merci France. J’apprécie énormément ton commentaire. J’y reviendrai.

      Peut-être très pertinent en lien avec ce sujet, je te suggère une lecture!

      Asimov, I. Face aux feux du soleil. 1957. Référence ici -> http://fr.wikipedia.org/wiki/Face_aux_feux_du_soleil

      Il s’agit d’une anticipation d’une des voies possibles où pourrait nous conduire cet âge de la plénitude. Vraiment intéressant au niveau du thème dans le contexte actuel des communications dématérialisés.

      lebarbareerudit

      15 janvier 2010 at 7 h 31 min

      • J’ai lu quelques Asimov à mon adolescence, mais je n’ai jamais pensé les relire pour les confronter au futur, devenu beaucoup plus présent. À lire le synopsis de «Face aux feux du soleil» on sent qu’Asimov était encore plus visionnaire que prévu, du moins dans sa conscience de l’évolution et de l’impact mécanique sur le comportement et l’âme humaine. Un vrai Jules Verne.
        Je vais le lire, merci

        France

        France

        15 janvier 2010 at 9 h 45 min

  8. J’avais raté cet excellent billet. Je travaille parfois… Merci pour le lien. La dématérialisation de la culture, le livre électronique entre-autre, est nécessaire parce nous sommes 7 milliards et que 3 milliards savent lire. Il y a un siècle, ce n’était pas 300 millions. Le support papier a atteint la limite du soutenable, comme le concert comme façon d’écouter de la musique. Il y a encore des concerts, et j’espère qu’il y aura toujours des concerts. Mais les concerts même les plus populaires, ne seront jamais accessibles qu’à plus de un millième de la population, ce qui est déjà extraordinaire par rapport à la période de Mozart. Quel groupe pop a réussi à vendre 7 millions de billets d’un spectacle? (Céline Dion un des plus gros succès de vente en 5 ans 3 millions).

    La dématérialisation c’est de rendre disponible la culture au plus grand nombre. Ce qui n’empêchera pas la publication des livres ni d’aller au concert pour les très riches.

    Moukmouk

    18 janvier 2010 at 10 h 04 min

    • J’aime beaucoup cette façon de voir, Moukmouk. Je crois qu’il y a là matière à réflexion.

      Je vais peut-être y revenir un jour…

      lebarbareerudit

      18 janvier 2010 at 18 h 25 min


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