Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Deux poèmes

with 12 comments

Je crois l’avoir déjà dit, mais j’adore la poésie. J’aimerais partager avec vous deux de mes poèmes préférés. Pour le plaisir de la langue, toujours.

Une Charogne

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s’élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!

Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Apres les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!

— Charles Baudelaire

Le dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

— Arthur Rimbaud

Publicités

Written by Le barbare érudit

9 décembre 2009 à 21 h 55 min

Publié dans Littérature

12 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Bonjour,
    Deux poèmes magnifiques !
    « Le dormeur du val » est plus connu que « Une charogne » !
    de Baudelaire « Abel et Caïn » est l’un de mes préférés !

    Race d’Abel, dors, bois et mange;
    Dieu te sourit complaisamment.

    Race de Caïn, dans la fange
    Rampe et meurs misérablement.

    Race d’Abel, ton sacrifice
    Flatte le nez du Séraphin!

    Race de Caïn, ton supplice
    Aura-t-il jamais une fin?

    Race d’Abel, vois tes semailles
    Et ton bétail venir à bien;

    Race de Caïn, tes entrailles
    Hurlent la faim comme un vieux chien.

    Race d’Abel, chauffe ton ventre
    A ton foyer patriarcal;

    Race de Caïn, dans ton antre
    Tremble de froid, pauvre chacal!

    Race d’Abel, aime et pullule!
    Ton or fait aussi des petits.

    Race de Caïn, coeur qui brûle,
    Prends garde à ces grands appétits.

    Race d’Abel, tu croîs et broutes
    Comme les punaises des bois!

    Race de Caïn, sur les routes
    Traîne ta famille aux abois.

    Ah! race d’Abel, ta charogne
    Engraissera le sol fumant!

    Race de Caïn, ta besogne
    N’est pas faite suffisamment;

    Race d’Abel, voici ta honte:
    Le fer est vaincu par l’épieu!

    Race de Caïn, au ciel monte,
    Et sur la terre jette Dieu!

    alain

    11 décembre 2009 at 7 h 02 min

    • Abel et Caïn est un très beau poème aussi. Mais je préfère la sauvagerie barbare de la charogne. Il y une volonté de provocation qui me plaît.

      Bienvenu dans mon univers!

      lebarbareerudit

      13 décembre 2009 at 9 h 47 min

  2. Le Dormeur du val a été enregistré par Reggiani, ce qui a contribué à le faire connaitre aux amateurs de notre époque.

    Pour ma part, j’ai découvert Une charogne au secondaire. Ce poème a une musique très particulière. Je pense entre autres à ce passage que j’avais plaisir à lire à mes élèves de cinquième:

    Et ce monde rendait une étrange musique,
    Comme l’eau courante et le vent,
    Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
    Agite et tourne dans son van.

    Ah! Baudelaire…

    Le professeur masqué

    12 décembre 2009 at 14 h 04 min

    • Oui, Baudelaire… je pourrais tout mettre ces Fleurs du mal et ses petits poèmes en prose tant ils sont beaux et bien écrits. Et que dire de ses traductions de Poe!

      Que j’aime la poésie!

      lebarbareerudit

      13 décembre 2009 at 9 h 49 min

  3. Pourquoi deux personnes ausi différentes que Alain et PM ont-elles les mêmes accointances? Ils semblent pourtant être à l’extrême l’un de l’autre ………

    On connaît l’immense culture de PM sans connaître celle de Alain ………..

    simpledream

    12 décembre 2009 at 22 h 43 min

    • Je ne suis pas certain de tout comprendre, là, mais tous sont les bienvenus sur mon blogue. Et comme le dit si bien l’adage : plus on est de fous, moins y a de riz!

      lebarbareerudit

      13 décembre 2009 at 9 h 50 min

    • c’est les aventures potagères du concombre masqué ?

      alain

      15 décembre 2009 at 17 h 05 min

  4. Barbare,

    tu sais sûrement qu’un des aspects moins connus de la carrière de Baudelaire est la qualité de ses traductions. D’ailleurs, on remet chaque année, je crois, un prix qui porte son nom, pour la meilleure traduction en français.

    Le professeur masqué

    13 décembre 2009 at 13 h 44 min

    • Je n’ai jamais entendu parler des prix Baudelaire. Mais une chose est certaine, la qualité de ses traductions est absolument inégalée encore aujourd’hui. On pourrait probablement argumenter avec succès que les traductions que Baudelaire a fait de Poe sont meilleures que les originaux dans la langue de Shakespeare.

      lebarbareerudit

      14 décembre 2009 at 20 h 07 min

  5. Oui! Tout Beaudelaire mériterais une place… partout! J’aime particulièrement « à une passante ».

    Gabriel

    14 décembre 2009 at 8 h 01 min

    • Ah, oui! À une passante!

      « La rue assourdissante autour de moi hurlait. »

      Ouf! Quelle extraordinaire façon de commencer un poème!

      lebarbareerudit

      14 décembre 2009 at 20 h 08 min

  6. […] De nombreux articles touchent ce sujet sur mon blogue. Mon projet s’articule autour du poème Une charogne de Baudelaire. C’est un poème que j’adore pour deux raisons. La première, c’est […]


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s