Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

La chasse au béluga

with 13 comments

Imaginons la scène.

La mer est calme. On peut voir plusieurs mètres sous sa surface. Le temps est couvert de telle sorte que l’eau ne reflète pas la lumière du soleil, ce qui aurait pour effet d’empêcher de voir correctement sous celle-ci. Une pointe de roche haute de près de 20 mètres s’avance dans l’océan et surplombe ce passage particulier donnant aux Inuit qui s’y tiennent une vue imprenable pour la chasse au béluga. Il est possible de descendre jusqu’à la rive, mais le terrain est accidenté et il faut être prudent si on s’y aventure. En haut de cette pointe, une dizaine de personnes sont à l’affût du moindre mouvement sous-marin. Des hommes armés de leur carabine qu’ils tiennent en bandoulière, de nombreuses femmes dont quelques-unes portent dans leur amautik des bébés bien portants, des enfants qui courent et des aînés venus proférer leurs conseils. Tous scrutent attentivement l’eau à la recherche du moindre signe trahissant la présence des animaux tant désirés.

C’est une fête en puissance. On sent la fébrilité de tous ces gens pour qui le béluga représente davantage qu’une simple nourriture. L’attente annonce la fin d’un jeûne qui, bien que disparu aujourd’hui, demeure psychologiquement ancré dans la culture et l’imaginaire de ce peuple du froid. L’anticipation de la capture, du dépeçage et du festin qui s’ensuit sont tous des appels à cet instinct qui habite encore chacun d’entre eux.

Tout s’agite. On entend soudainement un cri, puis tous se précipitent vers le même bord de la pointe afin de mieux voir ce qui s’y passe. Un coup de feu, puis un second retentissent. Deux des hommes descendent la pente escarpée de cette falaise et se rendent sur la rive. À l’aide d’un harpon, ils réussissent à se saisir de la bête et lentement la tire vers eux. La mer, bien que foncée, se teint alors d’un pourpre profond qui jure avec le bleu gris habituel. La bête est beaucoup trop lourde pour être remontée sur la berge. Même en s’y prenant à plusieurs, on ne réussirait pas. On doit donc, dès qu’elle est assez près du bord, attendre patiemment que la marée descende avant de pouvoir la dépecer.

Heureusement, l’attente aura été, cette fois-ci, de courte durée et on est donc en mesure de commencer le dépeçage et le partage de la manne. Tout le village est en liesse. On se bouscule pour être le premier à avoir un bout de mattaq frais, le délice gastronomique par excellence des Inuit. Les chasseurs ne perdent pas de temps à agir. Ils encerclent le béluga directement dans les eaux glaciales du détroit d’Hudson et, couteau à la main, commencent à découper la peau en longues bandes. C’est le lard, situé juste sous la peau, qui est le plus prisé par les Inuit. En découpant la peau, c’est ce qui est recherché d’abord. Rapidement, toute la carcasse est écorchée et commence alors le travail beaucoup exigeant du découpage de la viande.

Avec l’habileté développée durant de nombreuses années de pratique, ce n’est pas long que les hommes viennent à bout de l’animal. Les villageois ont fait la file afin d’avoir droit à un morceau de mattaq et de viande. On partage en fonction de la taille de la famille. Ainsi, les maisons où plus de gens vivent auront droit à une plus grande part que les autres. Ce partage fait aussi parti de ces festivités.

Lorsque tout est dit, lorsque tous sont rentrés et se sustentent du produit de cette chasse, lorsqu’il ne reste plus sur le bord de la mer que la carcasse décharnée et vidée de la bête, on sait qu’elle n’a pas rendu sa vie en vain. Le cycle de la vie ne fait que se perpétuer au travers cette chasse et l’agape qui l’a suivi.

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Written by Le barbare érudit

8 décembre 2009 à 22 h 14 min

Publié dans Général

13 Réponses

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  1. J’aimerais bien avoir le privilège d’assister à un tel rituel une fois dans ma vie! Aller au delà des idées occidentales préconçues…

    Vieux Singe

    8 décembre 2009 at 22 h 37 min

    • Tout « feast » inuit est un événement extrêmement… différent. On se retrouve dans une ambiance tellement peu structurée qu’il nous faut laisser derrière nous tous nos préjugés et nos acquis sociaux du Sud. C’est tout le contraire d’un banquet tel que nous le connaissons.

      lebarbareerudit

      9 décembre 2009 at 7 h 07 min

      • Quand tu parles d’un banquet, tu fais probablement allusion à un buffet chinois?!

        N’importe quoi!

        Vieux Singe

        9 décembre 2009 at 9 h 50 min

  2. Je me demandais… c’est idiot, mais est-ce que le partage se fait bien, je veux dire, sans conflit ?

    rougem

    9 décembre 2009 at 0 h 30 min

    • Il peut arriver que certains se fâchent parce qu’ils ont l’impression de se faire avoir ou de ne pas avoir droit à leur juste part, mais de façon générale, les choses se passent bien. C’est beaucoup la loi du « premier arrivé, premier servi ».

      lebarbareerudit

      9 décembre 2009 at 7 h 09 min

  3. Cher Barbare,
    C’est probablement la raréfaction des ressources qui fait cela.
    Sous d’autres cieux, au début du XX siècle, les baleines étaient nombreuses, et les harpons avec treuils peu onéreux.
    Les bateaux spécialisés tuaient alors plus que nécessaire et utilisaient les matières les moins nobles (fanons, graisse…) pour autre chose que se nourrir.
    Pour les tortues, c’était pire encore: on ne mangeait qu’une toute petite partie des animaux pour en faire de la turtle soup ».
    Maintenant, la chasse à la baleine et aux tortues est théoriquement interdite…
    C’est la bonne vieille histoire de la poule aux œufs d’or!
    Amitiés

    Armand

    9 décembre 2009 at 2 h 16 min

    • Il faut faire attention, Armand.

      Oui, la raréfaction des ressources est une conséquence de la surexploitation des espèces marine, de la pollution et d’autres facteurs qui n’ont cependant rien à voir avec ce que les Inuit faisaient. En fait, ce sont eux les victimes ici parce qu’il se trouve qu’aujourd’hui ils doivent se plier à des quotas de capture assez strict en ce qui concerne cette chasse.

      Mais même à l’époque d’abondance, les bélugas ne peuvent être capturés toute l’année. En fait, durant l’hiver, c’est impossible à cause de la banquise. Il faut aussi tenir compte de la migration de l’espèce. Ce qui fait que la période de chasse a toujours été entre les mois de septembre et décembre. Et c’est comme ça depuis que les Inuit chassent le béluga.

      Les Inuit n’ont jamais eu accès à de la haute technologie pour pratiquer cette chasse. Harpons, kayak, c’est ce dont on se servait avant. Maintenant, bateaux, carabines et harpons.

      lebarbareerudit

      9 décembre 2009 at 7 h 17 min

  4. Cher Barbare,
    Oui, j’imagine un de ces cétacés en train de faire l’amour (bruyamment, je suppose), quand un harpon lui entre brusquement dans le cul.
    Cela lui coupe l’inspiration et le traumatise. La femelle sera frigide pendant des mois! 😉 😉 😉
    Et, après ça, on s’étonnera que la natalité diminue chez les baleines.
    Amitiés

    Armand

    9 décembre 2009 at 8 h 57 min

  5. Ce que tu écris bien ! Un livre ? Tu as déjà des lecteurs qui ne demanderaient pas mieux que de te feuilleter durant de longues heures. (Sans pensées impures, bien entendu !)

    Bonne journée ! de tempête pour nous, ici, à Québec, ce qui te laisse sûrement froid…

    Marie-Jo

    9 décembre 2009 at 9 h 23 min

    • À condition qu’il ne se mette pas trop à nu!

      loll

      Vieux Singe

      9 décembre 2009 at 10 h 45 min

      • Vieux Singe, ne prends pas tes rêves pour la réalité. Je n’irai pas plus loin que les shorts jaunes.

        Sauf pour ma femme.

        Mais ça, c’est privé.

        lebarbareerudit

        9 décembre 2009 at 12 h 36 min

    • Merci Marie-Jo pour ce très beau compliment. Je ne sais pas si je le mérite vraiment, mais je vais tout de même le conserver précieusement.

      Merci.

      J’entretiens bien le rêve un peu fou d’écrire un livre un jour. C’est sur le liste, bien en vu et souligné plusieurs fois au marqueur rouge. Juste au cas où je l’oublierais.

      lebarbareerudit

      9 décembre 2009 at 12 h 33 min

  6. je trouve ca dégueulasse et sans respect pour ces pauvres bête en voie de disparition dans certains endroits…!!
    =(

    végétarienne-contre-tous

    27 mars 2010 at 9 h 03 min


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