Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Obsession

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Il entra dans la classe avec ses tonnes de documents sous le bras dont son plan de cours ainsi qu’un drôle de petit livre à la couverture vieilli par trop d’années à traîner sur les tablettes d’une bibliothèque, exposé aux éléments de l’intelligentsia universitaire. Pas très grand, les cheveux blancs, mais l’oeil clair et le regard éveillé de ceux dont on ne remet pas en doute la vive perspicacité intellectuelle.

J’assistais à mon premier cours de Grammaire avancée dans le cadre de mon bac en enseignement. Et le prof allait nous jeter par terre, tous, comme ça, d’un coup de langue. Il ouvrit son petit livre et récitai une partie de la préface qui allait à peu près comme suit : « Les jeunes aujourd’hui ne savent plus écrire… » Il poursuivit :
— Il s’agit de la première phrase de cette grammaire. Savez-vous de quand date cette grammaire?

—…

— Elle date du début du siècle.

Nous étions en dans les années 90. Il parlait donc du début du vingtième siècle. Pas hier, ou les années 80. 1900, 1910, quelque chose du genre.

Je n’ai pas besoin de vous dire que nous nous regardions tous l’air interloqué, la quarantaine d’étudiants, ne sachant pas trop comment réagir. Surpris. Étonnés.

Récemment, le professeur masqué écrivait un billet au sujet de ces fameux examens de français qu’on s’apprête à faire passer aux nouveaux enseignants et ça m’a fait réfléchir. J’ai, je dirais, une vision différente de ce sujet et je sais très bien qu’elle ne fera pas l’unanimité. Mais bon, parfois, il faut se mouiller.

Si j’ai pris le temps de vous raconter cette petite anecdote de mon récent passé d’universitaire, c’est que je voulais aider tout un chacun à prendre un peu de recul par rapport à ce sujet. On a souvent tendance à oublier de retourner dans le passé afin de voir ce qui s’y passait. Et dans ce cas précis, le passé est particulièrement révélateur et éloquent.

Car depuis que j’enseigne, non, en fait, depuis que je fréquente l’école (de façon ininterrompue pour 33 ans) j’entends que les jeunes ne maîtrisent pas le français, qu’ils font des fautes, qu’ils ne connaissent pas leurs règles, etc. Mais le réel constat qu’il faut poser à la lumière de cette courte phrase tirée d’une grammaire du début du XXe siècle, c’est que les jeunes n’ont jamais maîtrisé leur français, probablement depuis que le français existe!

Mais cela coule de source! N’est-ce pas justement le rôle de l’école de leur enseigner cette langue écrite? Peut-être qu’à la fin, ils la maîtriseront… peut-être…

De la connaissance de la langue

Revenons à ces enseignants qui ne maîtrisent pas le français. Au fond, deux raisons principales peuvent expliquer cet état de fait :

  1. On ne leur a pas enseigné la langue de façon adéquate durant leurs études;
  2. Ils ont été trop paresseux ou n’ont pas fait suffisamment d’effort pour l’apprendre.

Ce sont là les deux constats qu’on tire généralement de ce fait. Parce qu’on cherche un coupable et les deux seuls coupables qu’on est en mesure d’identifier, c’est l’école ou l’individu. Donc, le système ou la personne. Dans un cas, une victime, et dans l’autre, l’artisan de son malheur.

J’aimerais ici proposer une troisième explication qu’on entend rarement, mais qui, à mon humble avis, est peut-être plus importante, plus révélatrice et peut-être, c’est ce que j’ose croire, explique davantage la situation.

Et si c’était parce que la langue que les francophones connaissent et pratiquent dans leur quotidien, cette langue qu’ils parlent et qu’ils utilisent pour communiquer n’était pas la langue qu’on leur enseigne à l’écrit? Et si, d’une certaine manière, on enseignait une « langue seconde » lorsque vient le temps d’apprendre le français écrit?

Je pose la question, comme ça.

L’écrit vs l’oral

La langue est un objet dynamique, c.-à-d. que la langue, toutes les langues vivantes, évolue, change dans le temps. Le français qu’on pratique aujourd’hui n’a rien à voir avec le français tel qu’il est apparu dans les Serments de Strasbourg, premiers écrits français attestés. En voici un court extrait :

Pro deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament…

Comme vous pouvez le constater, on est très loin du français actuel. On parle ici de quelque chose qui ne ressemble qu’à peine vaguement à du français. Mais en même temps, les latinistes vous le diront, il ne s’agit pas non plus de latin. Et pourtant, en mille ans, cette langue deviendra le français que nous parlons (et écrivons) aujourd’hui.

Vous vous en doutez bien, ce texte a été écrit en mode oral. Autrement dit, chaque lettre représente probablement un son spécifique et on devait tenter de reproduire la prononciation de ces serments à l’écrit. C’est la seule explication logique derrière l’utilisation de l’alphabet latin pour la retranscription de ces discours.

Et ça, ça nous amène à un constat très important pour la suite de mon argumentation : en français, en fait, pour pratiquement toutes les langues qui ont choisi l’utilisation d’un système d’écriture alphabétique, en théorie, les lettres devaient à l’origine représenter la prononciation des mots. L’oral, la langue parlée, est toujours apparu avant l’écrit. Autrement dit, l’écrit découle de l’oral et non l’inverse.

Maintenant

Il est clair qu’aujourd’hui, l’écrit et l’oral se sont distanciés. Les règles de l’écrit ont été codifiées au cours des XVIe et XVIIe siècles. En fait, les règles de grammaire sont restées à peu près inchangées depuis qu’elles ont été fixées. Ce qui ne veut pas dire que la langue, elle, n’a pas évolué dans son usage!

La langue a évolué, elle a changé. Il y a aujourd’hui de nombreuses différences entre ce qu’on entend à l’oral et ce qu’on doit écrire. Il y a aussi de nombreux archaïsmes maintenus dans les dictionnaires et que la réforme tente de corriger avec plus ou moins de succès.

J’ai toujours soutenu que la langue appartient à ses locuteurs et que ce sont ces derniers qui devraient en dicter la forme à l’écrit. Je ne m’attends pas à ce qu’on enferme les 77 millions de locuteurs du français dans une pièce jusqu’à ce qu’en émerge un consensus sur l’orthographe et la grammaire!, mais je m’attends à ce que les règles et l’orthographe reflètent réellement l’usage courant de la langue.

Vous aurez compris que je suis en faveur d’une réforme en profondeur du système écrit de la langue française. À mon humble avis, la réforme ne va certainement pas assez loin. Je crois qu’il est serait sain qu’on puisse en arriver à un système orthographique simplifié (mais pas simpliste) où les archaïsmes disparaîtraient et où les règles d’accord seraient revues en profondeur et simplifiées aussi (on pense ici à la règle d’accord des participes passés employés avec un verbe pronominal…).

L’obsession

Je ne connais pas de groupe linguistique obsédant autant sur leur langue écrite que les francophones. Il ne se passe pas une journée sans que l’on remette en question les capacités intellectuelles de telle ou telle personne sur la simple base qu’elle ne maîtrise pas correctement les normes de l’écrit.

Il ne viendrait jamais à l’esprit d’un Américain ou d’un Espagnol de s’interroger sur la valeur d’un individu seulement à partir de la forme de ses textes. Et pourtant, c’est ce qu’on voit tous les jours, toutes les semaines, ici et en France.

Je considère cette obsession comme un mal qu’il faut combattre. Elle est malsaine et n’aide en rien à la compréhension des réels enjeux auxquels il faudrait s’attarder. J’en veux pour preuve que dans le cas d’une évaluation de travail d’un élève, on récompensera davantage la dissertation sans faute remplie de lieux communs de l’un alors que l’approche innovatrice et peut-être brillante de l’autre sera sérieusement pénalisée à cause de ses lacunes dans la maîtrise de la langue. J’ai un sérieux malaise avec ça.

Tous les jours on entend qu’il faut privilégier le contenu avant le contenant. Or, c’est exactement le contraire qu’on fait avec la langue : on s’attarde au contenant, à la forme et on en tire des conclusions quant au contenu, au fond.

J’imagine que nous n’en sommes pas à une contradiction près…

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Written by Le barbare érudit

27 septembre 2009 à 12 h 02 min

Publié dans Affaires scolaires

10 Réponses

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  1. Érudit, en faisant mes recherches, j’ai trouvé une phrase similaire dans les années 1840 au Québec. Comme quoi le temps passe et rien ne change, pourrait-on penser. En fait, les choses ont changé et on oublie souvent de les regarder avec une perspective plus large. Mais avant d’entrer dans mon propos, permets-moi de te corriger.

    La réforme n’a rien à voir avec les modifications récentes qu’on entend apporter à la langue française. Ce sont deux choses distinctes.

    Par ailleurs, la plupart des fautes des jeunes à l’écrit concerne des accords simples et courants, non pas des pièges orthographiques ou des exceptions. C’est davantage une certaine logique de base qui manque à nos élèves que la maitrise de cas particuliers. Oui, la langue française est complexe, mais ce n’est pas cela qui explique les nombreuses erreurs de nos gamins.

    À l’oral, les erreurs sont plus nombreuses et concernent à la fois la syntaxe et la prononciation. Absence de modèle sachant s’exprimer, «joualisation» des médias? Bof… Le drame est souvent que cette façon de parler est la seule qu’utilisent certains de nos élèves.

    Cependant, tu as raison de dire qu’une langue est un objet vivant et que les erreurs d’aujourd’hui deviennent parfois les règles de demain.

    Non, ce qui m’embête dans tout ce débat, ce n’est pas que les jeunes maitrisent moins bien ou pas leur langue comparativement à leurs ancêtres, mais c’est qu’ils ne la maîtrisent pas bien avec toutes les ressources mises à leur disposition et tous les progrès faits dans le domaine de l’éducation. On n’est plus à l’époque des écoles de rang ou des collèges classiques. Chaque année, l’État investit 15 milliards en éducation. Pense au nombre d’heures consacrées à l’enseignement du français dans la vie d’un finissant du secondaire et regarde le résultat. Voilà ce qui mériterait d’être approfondi, je crois.

    Depuis trois semaines, je travaille les fonctions et les classes des mots et groupes de mots avec mes élèves (déterminant, groupe adjectif et groupe nominal) pour un total d’environ 18 heures. J’estime que c’est assez. Fini le radotage et la révision. Ceux qui ne comprennent pas la matière viendront en récupération. Et ceux qui sont paresseux comprennent qu’ils doivent maintenant fournir un effort parce qu’on va passer à autre chose. Généralement, ils y parviennent aisément.

    Les fonctions et les classes sont essentiels pour comprendre les mécanismes des accords en français. Souvent, on complique ces choses ou ont les escamote, ce qui revient au même.

    J’ai aussi amené mes élèves à être conscients du temps. On en fait des choses en 18 heures. 18 heures. Ce chiffre les a marqués. Et ce qui les a marqués davantage, c’est qu’avec tout ce temps consacré à cette matière, ils devraient savoir.

    Notre langue pourrait-elle être plus simple? Sûrement. Nos jeunes devraient-ils être plus vaillants? Bien sûr. Notre enseignement devrait-il être plus rigoureux. C’est une évidence.

    Mais il y a aussi l’évaluation et l’approche par compétence qui constituent des lacunes. On s’en reparlera.

    le professeur masqué

    27 septembre 2009 at 13 h 01 min

  2. Premièrement, je parlais de la réforme de l’orthographe, pas la réforme de l’éducation. J’aurais dû préciser, mais je croyais que le lien expliquerait de quoi il était question.

    Et je suis tout à fait conscient des points que tu soulèves. Cependant, et c’est peut-être là que je diverge, pour moi, le problème, c’est l’obsession pour la langue, cet espèce de condition *sine qua non* pour avoir le droit de prétendre à quelque crédibilité que ce soit. C’est ça qui m’irrite, qui m’horripile. Je crois que les francophones sont dus pour une bonne séance de psychothérapie collective afin de chasser cette obsession hors de leur système.

    Peut-être qu’après on sera mieux en mesure d’apprécier à sa juste valeur la langue et de l’adapter à nous plutôt que le contraire.

    lebarbareerudit

    27 septembre 2009 at 13 h 10 min

  3. Si ma maire proviens du millieu du sièque, normale que ta grammaire date du débu … non ?

    Sérieusement, l’érudit, pour le plaisir de lire un texte ou un commentaire sans bavures sur le web, un deuxième en contient occasionnellement et un troisième en est truffées jusqu’au seuil de déconcentration et de désintéressement.

    Le plaisir de bien lire commande le plaisir de bien écrire.

    Enseigner dans un milieu isolé , cela doit au moins comporter l’avantage d’être à proximité du courant, de la pratique.

    Non ?

    Beau Zappa

    27 septembre 2009 at 13 h 41 min

  4. Érudit, je te rassure: je n’appartiens pas à ceux qui croient qu’il «faut bien perler et écrire» pour avoir le droit d’avoir de bonnes idées.

    Par contre, le manque de vocabulaire entraine souvent une pensée peu définie et moins riche en subtilités et en nuances.

    le professeur masqué

    27 septembre 2009 at 13 h 57 min

  5. Peu de gens savent dessiner, peu de gens savent bien écrire leur français.
    C’est dommage mais c’est comme ça….

    Garamond

    28 septembre 2009 at 10 h 39 min

  6. Le point de vue est pertinent, mais je suis d’avis qu’il est assez ironique lorsque l’on révise le passage suivant :

    «Au fond, deux raisons principales peuvent expliquer cet état de fait :

    1. On ne leur à pas enseigner la langue de façon adéquate durant leurs études;»

    Les fautes sont pratiquement impardonnables.

    Bruno

    9 octobre 2009 at 18 h 29 min

    • Merci d’avoir souligné la coquille. Ceci dit, ça ne change absolument rien au propos. Vous vous êtes attardés à la forme pour en attaquer le fond.

      Et ça, c’est un sophisme impardonnable.

      lebarbareerudit

      10 octobre 2009 at 9 h 30 min

      • Texte révisé :

        «Au fond, deux raisons principales peuvent expliquer cet état de fait :

        1. On ne leur a pas enseigner la langue de façon adéquate durant leurs études;»

        J’admet que mon commentaire ne permet pas de conclure de quelque façon sur le sujet. Par contre, le texte révisé n’est guère plus éloquent puisque l’usage de la forme infinitive du verbe enseigner demeure fautif.

        Sans rancune.

        Bruno

        10 octobre 2009 at 10 h 33 min

  7. […] J’en ai déjà parlé dans d’un billet précédent. Les Serments de Strasbourg sont le premier texte attesté écrit en français. Ils datent de 842. […]

  8. Je suis entièrement d’accord avec toi sur ce sujet, Barbare. Voir mes propres réflexions sur la langue:

    http://chezfeelozof.blogspot.com/search/label/m%C3%A9talinguistique

    Pour moi il n’y a pas de bon ou de mauvais parler. La langue orale devra suivre un jour la langue écrite dans son évolution. À toutes les époques, les gens ont fini par cesser d’écrire dans des langues classiques pour écrire dans leurs langues vernaculaires. Il serait temps de penser à moderniser et démocratiser notre langue écrite.

    Feel O'Zof

    29 août 2010 at 20 h 55 min


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