Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Dévisager

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Elle me dévisageait comme on dévisage la carcasse pourrie d’un morse, les côtes s’élevant de chaque côté de cette masse puante, inerte, comme les barreaux d’une prison pour l’âme.

Je sentais le dégoût et la haine dans son regard. Les yeux plus froids qu’une banquise dans le blizzard. La façon dont les narines de son nez frissonnaient de dédain, comme si l’air qui s’échappait de ma bouche venait empoisonner le sien. L’infâme rictus que ses lèvres formaient autour de sa blanche dentition alors qu’elle tentait de m’ignorer. Rien, ni le maintien hautain et arrogant, ni les soupirs méprisants, ne laissait planer quelque doute sur son état d’esprit.

Elle me haïssait.

Je n’étais qu’un vulgaire vermisseau et ma seule présence suffisait à faire de sa journée un véritable échec. C’était là ma seule consolation.

Il n’y eut jamais vraiment d’amour entre nous. Tout au plus un semblant de tolérance, comme le chien tolère la tique qu’il ne peut, de toute façon déloger. Elle apprit à m’ignorer. On finit toujours par oublier même l’irritant le plus persistant. C’était entendu entre nous que ma présence ne devait jamais la toucher. Un pacte silencieux qui nous unissait malgré la distance qui nous séparait.

Nous partagions le même appartement. Une longue histoire. Une incroyable histoire. Une histoire comme il n’en existe que dans les romans. Une petite copine, une amie, un ami, les études. Un bail. Chacun notre chambre, chacun nos affaire, à part le paiement du loyer, nous ne partagions que l’air que nous respirions. Nous établîmes aussi un horaire de visite très stricte : j’avais les lundi, jeudi et samedi, elle avait les mardi, mercredi et vendredi. Le dimanche, aucune visite permise. Lors des visites, il était défendu à « l’autre » de révéler sa présence. Nous expliquions que la chambre des invités était une salle de rangement pour un ex-coloc.

Nous étions mardi. Je me montrai.

J’entrouvris la porte de quelques millimètres pensant que j’étais seul. Je la vis dans les bras de son amante, l’embrassant passionnément, l’étreinte persistante d’un désir refoulé trop longtemps ignoré. Une poésie douce et envoûtante émanait de cette scène surprenante. J’étais hypnotisé par une telle démonstration de retenue et d’amour et, paralysé, alors que j’aurais dû m’en retourner dans ma chambre, je ne réalisai que trop tard qu’elle m’avait vu.

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Written by Le barbare érudit

21 septembre 2009 à 21 h 22 min

Publié dans Fiction

3 Réponses

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  1. Tellement agréable à lire…

    L'Adulescente

    22 septembre 2009 at 21 h 32 min

  2. Je suis complètement d’accord, c’est super agréable à lire.

    Marco

    23 septembre 2009 at 20 h 13 min

  3. Toute cette haine descriptive est d’une douceur. Sublime texte, c’est excellent pour les âmes de démones.

    Eldiablo Minouchka

    2 mars 2010 at 16 h 13 min


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