Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Ma vie au nord

with 18 comments

Il n’est pas rare qu’on me demande comment est la vie au Nord. Il n’est pas rare qu’on me pose toute sorte de questions sur ce qu’est la vie d’une jeune famille de blancs, des « qallunak », dans un milieu autochtone, ce que c’est que de vivre parmi les Inuit.

Je vais donc vous faire grâce de me poser toute sorte de questions inutiles ou de me faire des commentaires redondants. Je m’en vais vous faire une narration de ce que je vis tous les jours et un peu plus.

Quelle est la question qu’on me pose le plus souvent à propos du Nord? Ça doit être frette, là-bas, hein?

Ben oui, y fait frette, y neige 22 mois par année, l’été, y fait -20 °C pis on vit dans des igloos qu’on range quand les ours polaires arrivent pour faire le party.

Vous n’avez pas idée à quel point cette question m’irrite. C’est comme demandé à un Africain s’il fait chaud en Afrique… merde, le Nunavik, le Nord, c’est pas juste le froid et l’hiver! Pour moi, la question dénote d’un manque total d’intérêt pour l’arctique Québécois. En fait, le Nunavik, c’est tellement plus que ça.

En fait, c’est une manière de vivre. C’est refusé la facilité et le stress. C’est vouloir passer du temps avec des gens ou rester seul. C’est accepter de vivre isolé, loin de tous les services « essentiels ». Ici, pas de bus, pas métro, pas d’épicerie aux allées chargées de millions de produits, pas de bar, pas de « nightlife », pas de cinéma, pas de centre d’achat, pas de théâtre, pas de concessionnaires automobiles, pas de Tim Horton, pas de danseuses, pas de café internet, pas de club branché. Il n’y a que ce qu’on veut bien y vivre.

Chaque jour, je dois me faire à manger. Il n’y a pas de restos où je pourrais me réfugier pour éviter la corvée de me nourrir. J’ai appris à me diversifier en cuisinant tout et n’importe quoi. J’ai envie d’indien? Pas de problème : on trouve les recettes et on prépare. Du chinois? Et hop, le wok, l’huile, le poulet et, encore une fois, on prépare. Les grands classiques de la gastronomie française? Allez, du veau, du vin, de la farine, des carottes, des oignons et on se mijote une blanquette. Mon Crockpot est mon meilleur ami.

Lorsque vient le temps de faire son épicerie, on ne se rend pas chez Métro ou Loblaws. On commence par faire quelque chose que nos mères faisaient il y a de ça mille ans : on fait une liste. Détaillée. Et on l’envoie à un des épiciers spécialisés dans la livraison au Nord. Par fax. Ou par courriel. C’est selon. Et là, quelques jours plus tard, on reçoit notre commande par la poste ou par cargo. Et on réalise qu’il nous manque deux ou trois broutilles. Et on en rit parce que, depuis neuf ans, c’est toujours la même chose et qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer, autrement on aurait crissé notre camp depuis fort longtemps.

L’eau est souvent une source de stress. Mais c’est assez compréhensible : il n’y a pas d’aqueduc ici. Chaque maison vit en autarcie. Réservoir d’eau et réservoir septique. Et chaque jour, normalement, un camion vient remplir le réservoir d’eau de la maison pendant qu’un autre camion vient siphonner le réservoir septique. Tous les jours. Sauf lorsqu’ils ne passent pas. Par exemple, lors des tempêtes. Ou lorsqu’un des chauffeurs est malade. Ou lorsqu’ils ne passent pas. Un témoin s’allume alors dans la maison pour nous informer que nous allons manquer d’eau. Et on panique calmement, on prend le téléphone et on trouve ces camions.

La vie au Nord, c’est une série d’instants. L’instant où on se réveille le matin. L’instant où on arrive au travail. L’instant où on réalise qu’il nous manque du lait. L’instant où on se prépare à quitter pour les vacances de Noël. L’instant où on revient chez soi avant le début des classes. L’instant où on s’amuse avec ses collègues un samedi soir. L’instant où, prisonnier de sa maison à cause d’un blizzard, on est heureux d’être ici.

Peut-être est-ce à cause du froid, mais le Nord est chaud. Il est chaud d’une chaleur qui irradie de tout, que ce soit le sourire contagieux des enfants, la beauté du paysage, l’immensité d’un territoire pratiquement vierge, la fête qui entoure la capture d’une proie qui nourrira une famille. C’est une chaleur à laquelle nous ne sommes pas encore habitués. Nous l’avons oublié, pressés que nous sommes de vivre rapidement. La chaleur qui s’exprime par le froid est une chaleur qui prend du temps à s’installer. Elle a besoin de beaucoup de soin, de beaucoup d’attention et elle s’efface au moindre signe d’impatience. J’en veux pour preuve qu’il m’a fallu un an avant de pouvoir enfin dire que j’étais un kangiqsualujjuamiut.

Et aujourd’hui, je dois tout recommencer. J’ai déménagé et je sais qu’il me faudra encore un an à m’y refaire. Un an à vivre lentement, à prendre mon temps, tout le temps qu’il faut à connaître et à me faire connaître. Je dois reconquérir cette chaleur froide. Je dois me montrer patient et ne jamais perdre de vue la minuscule flamme qui brûle au milieu de cette glace.

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Written by Le barbare érudit

19 septembre 2009 à 22 h 02 min

Publié dans Général

18 Réponses

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  1. Dans l’école ou j’étais y’a pas si longtemps on avait un partenariat avec des gens du Nunavik. C’était assez impressionnant de voir cette volonté trop souvent manquante chez ceux un peu plus au sud de chez vous…

    Je lis ton texte et je rêve mec, je rêve de cette simplicité compliquée.

    Drew

    19 septembre 2009 at 23 h 00 min

  2. Merci, Drew.

    lebarbareerudit

    20 septembre 2009 at 9 h 39 min

  3. J,adore te lire!!! Trop! T’es hot!!

    Et tu me fais rire…

    Encore encore!

    Le Belle Banane

    20 septembre 2009 at 15 h 44 min

  4. Merci, Belle Banane. C’est toujours agréable de recevoir des compliments.

    C’est bon pour l’égo!

    lebarbareerudit

    20 septembre 2009 at 16 h 46 min

  5. J’ai découvert ton blog par Patrick Lagacé!

    Et j’adore ta façon d’écrire! Et j’ai bien aimé ton texte!

    Je vais revenir…

    Adélie

    23 septembre 2009 at 13 h 39 min

  6. Wow et rewow ! Quelle plume vous avez ! Je vous mets bien en haut dans mes lectures hebdomadaires. Vos écrits sont rafraîchissants 🙂

    gigilamoroso

    23 septembre 2009 at 16 h 55 min

  7. @ Adélie : Merci. J’essaie tant bien que mal de ne pas écrire trop de niaiseries… bienvenu chez moi.

    @ gigilamoroso : Merci aussi. C’est toujours un grand plaisir que de recevoir de nouveaux lecteurs et de nouvelles lectrices!

    lebarbareerudit

    23 septembre 2009 at 17 h 43 min

  8. Pat nous aiguille souvent sur des blogues fort intéressants et celui-ci en est un. Vous avez une belle plume, je vais certainement revenir vous voir. Notre fille est infirmière dans le NORD elle a travaillé à Salluit et à Puvirnituq, elle devrait retourner d’ici les Fêtes. J’aime lire sur la vie là-bas, c’est tellement un autre monde. Il faut quelqu’un de vraiment
    spécial pour vivre là-haut. Je vous félicite.

    Ginette

    23 septembre 2009 at 18 h 14 min

  9. Wow….vous lire donne envie de plier bagage et de courir vers la chaleur du nord. Pourtant, je rêve beaucoup plus souvent aux bancs de sable qu’aux bancs de neige. Merci à vous pour cette belle plume et à M. Lagacé pour le tuyau.

    PS: Au fait, est-ce qu’il fait froid dans le grand nord??? 🙂

    Cassandra

    23 septembre 2009 at 18 h 33 min

  10. @ Ginette : le Nord, c’est très petit malgré les immenses distances qui nous séparent. Pas un mois ne se passe sans que je croise quelqu’un qui connaît quelqu’un que je connaisse. Merci pour le compliment.

    @ Cassandra : je n’écris pas pour donner le goût aux gens de venir. J’ai vu tellement de monde débarquer avec leurs gros sabots, pensant venir changer le monde… merci pour ces beaux mots.

    lebarbareerudit

    23 septembre 2009 at 18 h 54 min

  11. Vous partagez Bach et cie avec les Hommes du Nord ?

    Franches salutations.

    Beau Zappa

    23 septembre 2009 at 19 h 53 min

  12. @ Beau Zappa : mais bien entendu! Il faut partager! On donne et on reçoit. C’est la règle.

    lebarbareerudit

    23 septembre 2009 at 19 h 56 min

  13. Soyez sans craintes, je ne débarquerai pas avec mes gros sabots, ni les petits. Vos écrits donnent simplement envie d’y être dans votre nord, mais dans VOS sabots. Dans le fonds, le nord ou le sud a peu d’importance, c’est ce qu’on y vit qui compte et comment on le vit. C’est ce que je comprends de votre écriture.

    Cassandra

    23 septembre 2009 at 20 h 14 min

  14. @ Cassandra : je suis heureux que mes écrits vous plaisent.

    lebarbareerudit

    23 septembre 2009 at 20 h 16 min

  15. Quelle belle découverte que ce blogue.
    Je travaille comme productrice sur un projet de long-métrage de fiction que nous tournerons sur la Côte-Nord. C’est le plus au Nord où je sois allée jusqu’à présent. Et c’est déjà magnifique. J’aurais vraiment envie d’avoir la chance d’aller un jour vers le Nunakik. C’est d’ailleurs toujours troublant de réaliser que la grande majorité des Québécois prendront des douzaines de fois l’avion vers Varadero sans jamais poser les pieds au Nord de  »leur » propre territoire.

    En tout cas, ça y est, je te mets en haut de mes fils RSS. Ça fait vraiment du bien de lire des gens comme toi, qui semblent en paix.
    Bravo et merci de partager ta plume

    lebloguedubois

    24 septembre 2009 at 13 h 35 min

  16. @ lebloguedubois : merci pour ce beau mot. Ça me fait plaisir de partager le peu que j’ai à offrir.

    lebarbareerudit

    24 septembre 2009 at 17 h 53 min

  17. Salut le barbare!
    En effet, grâce à un petit tuyeau qu’on m’a envoyé avec fierté (devine qui?), j’ai eu le plaisir de me réveiller ce matin en te lisant. Et je dois avouer que tu as une plume qui donne envie d’en redemander… Je vais me raviser quand on va me demander où je vis, j’y penserai plus longtemps avant de dire que je vis dans le nord…Félicitations pour ton blogue, continue ton beau travail, salue ta femme et les enfants. En passant, Marc-Antoine et moi attendons un petit bébé pour le mois de mars. J’espère pouvoir continuer de profiter de tes écrits pendant mon congé de maternité…
    On te salue tous les deux et on te dit à bientôt, j’espère, Stéphanie xx

    Stephanie

    25 septembre 2009 at 8 h 20 min

  18. Merci Stéphanie. Et j’ai bien hâte de voir ce beau petit bébé là! Tu salueras Marc-Antoine pour moi.

    lebarbareerudit

    25 septembre 2009 at 8 h 39 min


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