Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Les plumes

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Le luxe est une affaire d’argent. L’élégance est une question d’éducation.
Sacha Guitry

— Ouain, y’est pas mal « fancy » ton crayon? Ch’peux-tu le voir? Combien ça t’a coûté?

Ça commence souvent comme ça. J’appréhende cette question comme la peste bubonique. Je sais pertinemment qu’on me jugera et on me condamnera ipso facto comme un pédant de la pire espèce. Je dois donc éviter soigneusement le sujet et je tente donc une habile diversion pour désorienter mon interlocuteur.

— Tiens, essaye-le, pour voir. Depuis que j’utilise des plumes, je suis incapable d’utiliser autre chose pour écrire.

Namiki Bamboo
(Image tirée de nibs.com)

Et de lui refiler une feuille de papier afin qu’il puisse expérimenter avec ma plume.

— Heille! Ça écrit ben c’t’affaire là! Pis, combien ça coûte?

Je ne m’en sortirai donc jamais… il n’en démordra pas tant que je ne lui aurai pas dit le prix. Et là, je suis cuit…

— Environ 250 $.

— Quoi?!? T’as pas payé 250 piastres pour ça?!? T’es malade en criss. Avant que je paye ça pour un crayon… (On sent ici l’accusation à peine voilée : pédant, élitiste, parvenu) On se fend le cul pour m’en donner un peu partout. DONNER! Pis toé, tu payes 250 piastres pour un crayon! T’as d’affaires à pas le perdre, ton crayon! Hahaha!

Il se pense bien drôle avec sa dernière phrase. J’ai dû l’entendre au moins mille fois. Eh non, elle n’est pas drôle. Désolé.

Je pourrais me répandre en justification et explication de toute sorte. Je pourrais entre autres évoquer le caractère hautement écologique de l’utilisation d’une plume (on la remplit d’encre lorsqu’elle est vide, donc moins de déchets). Je pourrais expliquer avec quelle facilité on peut écrire sans fatigue grâce à la sensibilité de la pointe qui ne requiert pratiquement aucune pression pour laisser s’écouler l’encre. Je pourrais rappeler toutes les grandes oeuvres littéraires qui ont été composées à l’aide de cet humble instrument ou encore tous ces traités encore aujourd’hui paraphés de plumes fraîchement remplies d’encre bleu-noir permanente.

Mais à force de tenter de me justifier, la seule chose que je parviendrais à faire, c’est d’enfoncer un peu plus la conviction dans le crâne de mon interlocuteur que je ne suis qu’un cuistre de la pire espèce. Je préfère donc me taire.

Cela dit, la question du rapport qualité-prix n’est pas totalement dénuée d’intérêt dans le grand ordre des choses. En effet, pourquoi accepter de payer un tel prix pour un instrument dont la seule et unique fonction utilitaire reste d’appliquer de l’encre sur une feuille? En ce sens, on a tout à fait raison de dire qu’un vulgaire Bic gratuit répond plus qu’adéquatement à la tâche. Aucun doute là-dessus.

C’est donc qu’il y a autre chose derrière ça. Il y a une autre motivation pour justifier une telle dépense. Et, il faut le reconnaître, peut-être un peu de cette pédanterie propre à la recherche d’une forme d’élégance non dépourvue de vanité.

Le cas alimentaire

Nous pourrions nous nourrir simplement de quelques fruits, légumes, un peu de poisson, un peu de viande et du pain, un verre de lait pour faire descendre le tout. Nous pourrions nous contenter de rôti de palette « cheap », de patates, de carottes, de lait 2 % et de pommes et nous vivrions fort bien, poids santé et tout le tralala.

Sauf que ce n’est pas ça qu’on fait généralement. On se gâte. On se fait plaisir. On achète de beaux steaks d’aloyau, des filets mignons, des caramboles, des fraises de la Californie, de la papaye, des fruits de mer, du foie gras! On va au restaurant quelques fois par semaines (pas moi : ici, il n’y a pas de restaurants). On ne se prive pas et on en profite au maximum. Sans gêne, sans honte et sans pudeur.

Ce qui est très intéressant de souligner ici, c’est que personne ou à peu près n’oserait venir nous questionner sur ces choix que nous faisons tous les jours par rapport à notre alimentation. Il est d’ores et déjà entendu que le plaisir que nous retirons à nous nourrir vaut autant, voire davantage, que la simple fonction de nous maintenir en vie.

Le plaisir. C’est là la seule explication valable. Le seul moyen de justifier les sommes astronomiques investies en temps ou en argent dans un loisir ou un objet. Le plaisir qu’on retire dans l’accomplissement d’une tâche. Le plaisir de profiter d’un moment, d’un objet, d’une situation.

Que ce soit l’entretien de son parterre fleuri, de sa voiture de collection, de son système de cinéma-maison, de la nourriture, nous sommes tous coupables de posséder un poste budgétaire inutile dans le grand ordre des choses, mais essentiel à notre santé mentale.

Et moi, ce sont les plumes.

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Written by Le barbare érudit

5 juin 2009 à 7 h 50 min

Publié dans Général

9 Réponses

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  1. Dommage que la qualité de la plume ne fasse pas de nous de meilleurs écrivains, tout comme les meilleurs bâtons de golf au monde ne font pas de nous de meilleurs golfeurs!

    Michel Gagné

    5 juin 2009 at 8 h 07 min

  2. Et il y a des gens pour qui ce sera une voiture hors de prix pour le commun des mortels, tout ça JUSTE pour se déplacer, etc.

    Bons exemples, parallèles, etc.

    Sylvain(B)

    5 juin 2009 at 13 h 50 min

  3. L’avantage est que l’on peut se le permettre contrairement à la voiture hors prix. 250$ peut parraitre cher pour une plume mais c’est encore abordable si ça nous fait tripper.

    SylvainP

    5 juin 2009 at 16 h 11 min

  4. La perception de valeur n’est pas la même pour personne. Comme le gars qui te dis que ta plume est chère, il est peut-être menuisier et sa scie à onglets de 2500$, lui, il la trouve peut-être pas chère pour ce que ça lui permet de faire de ses dix doigts. Et la qualité de l’expérience l’emporte sur la récurence ou la fréquence d’utilisation, on se souviens toute notre vie d’une expérience qui nous a sorti de notre bulle de l’ordinaire, ne serait-ce qu’un trop bref instant.

    Stoik

    5 juin 2009 at 19 h 30 min

  5. hihihi! Je suis bien heureux de trouver un autre de ces fous qui se paie ce magnifique luxe. J’en suis à ma 5e plume et si j’ai débuté mon périple par une Pilot à 50$ (une plume qui vaut au moins le triple!)… et j’en suis à payer pas mal plus que 250$ pour ces magnifiques objets. À ce prix cependant, je m’impose de les utiliser tous les jours! Et quel plaisir!

    Honnêtement, la question du prix est un peu hors sujet. Écrire avec une plume de qualité, c’est une expérience! C’est comme préférer un grand camembert à une brique de P’tit Québec! C’est comme promener ses doigts sur les pages d’un album de la Pléiade!

    On sent le travail de l’artisan. C’est comme aller acheter une chaise chez l’antiquaire contre favoriser IKEA. Le travail et le savoir-faire mis dans l’une surpassent de loin l’expérience du « en série » de l’autre. Et quelle sera la durée de vie de cette chaise jetable?!? J’en arrive à croire que le travail de l’artisan est en ceci supérieur à tous les points de vue en raison, non seulement de l’effort qu’il y met, mais de cet effort constant de minutie! De penser à tout, de polir tous les coins, de juger de toutes les nuances de l’arôme. Et cette minutie… prend du temps et de l’expertise. Avez-vous déjà vu un de ces meubles construits sans colle ni clou? C’est un travail d’orfèvre. La pointe et la résine des plumes ont cette qualité… et en plus, elles créent un produit qui ultimement peut être utile!

  6. Je ne saurais mieux dire, cher Charles-Antoine! Mais malheureusement, passé la curiosité et l’admiration des premiers instants lorsque je sors ma plume en public (c’est quoi ça?), les gens me regardent d’un air perplexe en pensant au montant que j’ai déboursé pour un tel objet.

    pour l’instant, j’en possède 5 : deux Lamy Safari qui écrivent parfaitement; considérant le prix, il n’y a aucune raison pour que tous les gens n’en possèdent pas au moins une; une Parker qui me cause beaucoup de souci; j’ai l’impression que la pointe n’est pas bien ajusté; une Pilot Vanishing Point avec une pointe custom de Richard Binder (http://richardspens.com/); et une Namiki Bamboo que tu peux voir ci-haut.

    lebarbareerudit

    6 juin 2009 at 11 h 50 min

  7. Je ne peux résister! Je me permets donc 😉

    Je me suis fait venir deux Sailor (une 1911 mid-size et une Sapporo), une Pelika M600 (Wow! ma préférée et de loin!), une MontBlanc Chopin (achetée sur Ebay à bon prix, mais la pointe M est beaucoup trop grosse pour qu’elle puisse m’être utile quotidiennement) et une Pilot Knight (60$ et elle se compare TRÈS bien à des plumes du triple du prix).

    Et j’ai toute une collection d’encre de toute sorte de couleurs. Mais la Pelikan blue-black est de loin ma préférée pour l’instant.

    J’aime bien aussi lire le blogue de M. Jose Dalisay Jr, un auteur philippin qu’il faudra bien que je lise un jour: http://homepage.mac.com/jdalisay/blog/MyBlog.html

    Lors d’une rencontre syndicale l’an dernier, un type m’avait abordé pour me dire qu’il voyait rarement des gens écrire avec une Sailor. Il avait lui même une Lamy 🙂

  8. Hummm. Je me ferai peut-être ce cadeau quand j’aurai réussi à arrêter de fumer.

    Tu as dit : nous sommes tous coupables de posséder un poste budgétaire inutile dans le grand ordre des choses, mais essentiel à notre santé mentale.

    J’aimerais vivre dans ce monde idéal. Moi, j’ai comme l’impression que les citoyens de notre monde qui vivent avec moins d’un dollar par jour, n’ont pas de tel poste budgétaire. Mais ça ne m’empêchera pas de m’en payer une. 😉

    Cannelle

    13 juin 2009 at 14 h 03 min

  9. […] un commentaire » J’ai déjà écrit à ce sujet. Et je n’ai certes pas changer d’idée. C’est toujours pour moi une passion. Je […]


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