Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Aputik

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Dans la toundra, lorsque vient le temps de préparer le thé et qu’il n’y a pas de source d’eau à proximité, il faut chercher un type particulier de neige qu’on appelle pukak en inuktitut. Cette neige, dont la texture ressemble à du gros sel cachère, se trouve sous la croûte que forme la neige de surface partout dans la toundra. Elle est riche en glace ce qui a pour avantage principal de ne pas perdre trop de volume lorsqu’elle fond dans la bouilloire.

L’inuktitut, la langue des Inuits, possède une multitude de mots pour parler de la neige. Le pukak n’en est qu’un exemple. Selon la source, on rapporte de vingt jusqu’à plus de cinquante mots différents pour nommer la neige en fonction de tout un tas de propriétés, dont la texture, le niveau d’humidité, si elle est devenue de la glace ou si elle est fraîchement tombée, sa densité, etc.

Ce qui peut nous sembler une extraordinaire perte d’énergie de la part d’un peuple dont la survie dépend justement d’une application stricte des règles de conservation de l’énergie démontre en fait que la culture peut naître d’un réel besoin pratique de transmission de l’information le plus efficace possible. Le fait de pouvoir préciser à quel type de neige on a affaire peut aider à donner une idée plus précise d’un endroit à atteindre, d’une période de l’année, quand le gibier est passé, est-ce qu’on peut poursuivre notre route sans se fatiguer, etc.

Voici quelques mots supplémentaires en inuktitut pour parler de la neige : aputik (la neige); auvik (de la neige pour faire des igloos); katakartanaq (de la neige dure qui craque sous les pas); maujaq (de la neige épaisse et molle où il est difficile de marcher); etc. Et c’est sans parler des mots pour la glace.

Pour moi, cette extraordinaire richesse du vocabulaire inuktitut est un puissant indicateur de la richesse d’une culture, celle des Inuits. La langue n’est pas la culture. Elle est le véhicule de la culture. Le pouvoir d’évocation des images reliées à la neige au travers la langue illustre à merveille à quel point la nécessiter alimente la créativité. Les Inuits ont eu besoin d’exprimer clairement un certain nombre de choses par rapport à leur environnement dont la neige est peut-être le symbole le plus fort et ils l’ont fait en créant un immense champ lexical qui s’y rattache.

On dit des langues autochtones qu’elles se meurent lentement. Tout comme pour les religions, lorsque le dernier locuteur d’une langue s’éteint, la langue disparaît. Et j’ajouterais que lorsqu’une langue s’éteint, c’est toute une culture qui s’efface. Il faut donc faire un effort surhumain pour ne pas perdre ces richesses irremplaçables.

La neige est éphémère. Et tout comme la neige, les langues peuvent disparaître au moindre réchauffement de leur environnement. Avec les nouvelles technologies qui envahissent tous les coins de la planète, il est essentiel que tous les peuples travaillent d’arrache-pied pour protéger leur langue et leur culture devant cet assaut anglo-saxon.

Et en tant que Québécois, nous devrions être les premiers sensibles à ça.

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Written by Le barbare érudit

20 avril 2009 à 14 h 49 min

Publié dans Général

7 Réponses

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  1. Effectivement… mais les Inuit sont les champions de l’adaptation. Ils vont probablement réussir à nous survivre malgré toutes les tentatives d’extermination dont ils ont été et sont victimes.

    Moukmouk

    20 avril 2009 at 16 h 03 min

  2. ca doit faire chic dans un cv de dire que tu parle l’’inuktitut 😛

    Bonne journée le Barbare!

    labellebanane

    27 avril 2009 at 11 h 55 min

    • J’aimerais bien dire que je le parle, mais ça n’est malheureusement pas le cas. J’en connais quelques courtes bribes, mais l’étendu de ma connaissance se limite à ça.

      lebarbareerudit

      27 avril 2009 at 13 h 20 min

  3. Fascinant. Très beau billet. Merci!

    Louis Rondeau

    29 avril 2009 at 11 h 28 min

  4. J’ai trouvé votre article (Aputik) extrêmement intéressant. J’en parlerai et je vous citerai demain matin ainsi que dimanche matin à mon émission de radio qui a pour thème cette semaine : « La neige, le froid, le nord ». Il est possible d’écouter l’émission en direct sur internet :

    Demain 29 juillet 2009 : http://www.ckrl.qc.ca de 9Hrs à 11:30Hrs (EAE)

    Dimanche 2 août 2009 : http://www.cibl1015.com de 10Hrs à 12:30Hrs (EAE)

    Claud Michaud

    28 juillet 2009 at 18 h 05 min

    • Je vous remercie de l’intérêt que vous portez à ce texte. Je l’ai écrit dans le but d’intéresser les gens à la langue et à son incroyable complexité. La langue est un objet dynamique qui évolue au gré des besoins de ses locuteurs, et c’est exactement ce que j’essayais d’illustrer.

      Je suivrai votre émission radiophonique avec beaucoup d’intérêt. Merci encore.

      lebarbareerudit

      29 juillet 2009 at 2 h 10 min

  5. « Pour moi, cette extraordinaire richesse du vocabulaire inuktitut est un puissant indicateur de la richesse d’une culture, celle des Inuits »

    …Je me rend compte que je suis vraiment ignarde de cette culture. Un grand merci de nous la partager avec un si riche vocabulaire. On sent la passion que tu as vis à vis ce peuple. Et ça donne envie de mieux le connaître et le reconnaître.

    🙂

    L'Adulescente

    15 septembre 2009 at 22 h 43 min


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