Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Le tableau

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L’outil par excellence de l’enseignant, le premier vers lequel il se tourne lorsque vient le temps de s’adresser à ses élèves, c’est son tableau.

Le tableau est à la fois un moyen de communication, un outil de réflexion, un moyen de faire des exemples, des examens, il sert aussi à interroger les élèves sur leurs apprentissages, sur leur compréhension de la matière, c’est un aide-mémoire, un bloc-note, un agenda, une toile pour faire de l’art. Noir ou vert, il y en a maintenant même des blancs.

La craie devient, entre les mains expertes de l’enseignant, le lieu de mille rencontres, de mille aventures, de mille histoires. C’est aussi l’instrument de torture par excellence, avec son air menaçant, les marques sans merci qu’elle inflige aux élèves, insensible à la souffrance qu’elle fait subir à quiconque ne la respecte pas. Une lame plus acérée que toutes les lames jamais forgées. Intimidante, déroutante, cruelle, amorale, elle ne fait pas de quartier. Plus précise que le scalpel du chirurgien, plus d’un élève a été retrouvé dépecé avec une précision méthodique sous les coups répétés d’un instituteur sanguinaire.

Quant à la brosse à tableau… une métaphore sur le répit, sur l’abandon, sur le repos du guerrier. Son doux bruissement lorsqu’elle glisse sur la surface mate de l’ardoise noire emportant dans son sillage tous les mots du monde, un murmure apaisant, prépare le terrain pour la suite de cet assaut. Il n’est pas rare de voir les élèves se laisser aller à un quasi-repos en voyant le cruel enseignant prendre dans sa main la brosse. Le salut par la brosse!

(On dirait le slogan d’un alcoolique.)

Dans ma classe, je dois appartenir à une espèce privilégiée, deux tableaux noirs se font face. Tous les autres tableaux de l’école sont d’un vert déprimant, le même devant lequel j’ai dû, élève, subir aussi la torture que m’infligeait mes enseignantes et mes enseignants. Il me fallut attendre le cégep pour enfin me retrouver devant le noir profond d’un tableau antique sur lequel, tradition oblige, seule la craie blanche a droit de glisser.

Le noir de ces immenses dalles pendues aux murs de ma classe, cette obscurité, l’absence de connaissance, la profondeur des âmes de ces élèves face à la montagne qui se dresse devant eux. J’imagine aisément leur peur, leur crainte, leur appréhension de se retrouver face à ces deux monolithes vierges qui rapidement se retrouvent couverts de symboles et de poussière, le poids des siècles de connaissances accumulées lentement.

Le tableau, seule pièce immuable alors que des générations d’enseignants y auront laissé leur marque.

Le tableau, seul témoin du passage des élèves.

Le tableau, seul.

Seul.

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Written by Le barbare érudit

19 mars 2009 à 16 h 37 min

Publié dans Général

3 Réponses

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  1. Je croit qu’il n’y a rien de tel qu’un tableau dans une classe (un tableau noir à tellement plus de charme)! C’est un témoin silencieux de plusieurs âmes, de tellement de partages de connaissances, une sorte de vitre sans réflexion de toute la vie qui a défilé devant ce trou noir qui ne demande qu’à absorber la matière qu’on y écrira avec la craie.
    Et c’est à se demander combien d’autres jeunes ces deux yeux noirs, béants mais sages, verront défiler dans la classe. J’aime à croire qu’il y a ce petit regard taquin et nostalgique dans ces yeux à la vue des élèves anxieux devant le charabia qu’effectue le professeur. Je me souviens lorsque j’étais au primaire, j’étais fascinée par toutes les arabesques que mes enseignantes créait à partir de rien à l’aide d’une craie et du bout de leur doigts. J’ai toujours envier leur savoir. Même aujourd’hui.

    Merci pour ce beau texte! Comme tu peux voir, il m’a inspiré! 😉

    • Je suis très heureux de savoir que j’ai su t’inspirer ces mots, ma foi, fort agréable.

      Je vais tenter de refaire cet exploit.

      lebarbareerudit

      23 mars 2009 at 14 h 23 min

  2. C’est en lisant ton texte que tous mes souvenirs d’enfance face au tableau sont revenus. Comme par magie je suis retournée dans ma classe de 5ième année.

    À la fin des classes, j’aimais bien rester pour laver le tableau. J’allais, clopin-clopant, avec la chaudière remplir l’eau chaude qui servirait à le laver avec une grosse éponge.

    Ça me faisait plaisir de le laver. Peut-être qu’inconsciemment c’était comme effacer les données à tout jamais. C’était d’avoir la chance que demain je comprendrais mieux que la veille des explications plus ou moins clairs à mes yeux.

    Laver le tableau me permettait d’observer la classe vide. Ça me permettait de faire le vide. Je n’avais pas envie d’être bousculée par « les énervés » aux casiers – souvent des garçons.

    Après ma tâche, je retournais vider mon sceau d’eau sale dans un petit cubicule réservé au concierge. Cet accès privilégié mais sale me plaisait. Comme une permission que les autres n’avaient pas.

    Il y a une une relation amour-haine avec un tableau. Pas toujours facile à gérer non plus…

    demijour

    20 janvier 2010 at 13 h 11 min


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