Le barbare érudit

Je mange du phoque cru avec mes mains en lisant du Baudelaire.

Les toilettes

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Une main se lève et demande : « Est-ce que je peux aller aux toilettes? »

Moins d’une minute avant que la main ne se lève, il y avait la tête d’un élève encore couché sur le bureau, jouant nonchalamment avec un crayon et ne faisant absolument rien ressemblant même de loin à du travail académique. Il y avait là le visage triste de l’incompréhension, le regard vide du mur de la difficulté.

Il n’y a rien de plus frustrant que de ne pas comprendre, de se retrouver face à un problème insoluble, de se casser les dents parce que quelque chose nous échappe, hors de portée, hors d’atteinte. Comme lorsqu’on aborde quelque nouvelle notion et qu’il nous manque un préalable essentiel à sa compréhension. On a vite envie d’abandonner, de tout laisser tomber. On se dit que ça ne vaut pas la peine, que quelqu’un d’autre va s’en occuper, que ça ne sert à rien.

C’est le lot d’un grand nombre d’élèves avec lesquels je travaille tous les jours. Des élèves souvent dépassés par l’enseignement que je leur donne, enseignement simplifié et pétri comme un bon pain, mais pas simpliste, pour être mieux assimilés par ces jeunes. Malgré cela, malgré ces efforts pour expliquer et illustrer cet enseignement, ça ne passe pas. Ça bloque dans le coude. La tête de ces élèves sont des tuyaux bouchés qui refusent de laisser passer quoi que ce soit. Il faut donc du Drano pour aider à déboucher ces tuyaux. Pas facile.

« Est-ce que je peux aller aux toilettes? »

Les facteurs qui mènent à ce niveau d’incompréhension sont nombreux et difficiles à identifier. Lorsqu’un élève me demande en classe pour aller aux toilettes, il ne me demande pas d’aller aux toilettes. Il m’informe qu’il a besoin d’une pause, d’un moment pour se ressaisir, pour reprendre le contrôle de son travail et de son cours. C’est un peu son Drano, sa façon à lui de s’évader et de laisser passer un peu de cette frustration, de cette misère, avant de, peut-être, poursuivre le travail.

Il me laisse savoir qu’il ne comprend pas, qu’il est incapable de passer outre les mots qui ne font pas de sens à ses oreilles, qu’il est prisonnier d’une grotte où aucune lumière ne filtre. Il a besoin d’air, il a besoin de temps, il a besoin de se retrouver seul afin d’éclaircir son esprit où tout s’emmêle, où tout se confond.

Je crois que mon premier devoir en tant qu’enseignant, c’est d’être à l’écoute de mes élèves. C’est de savoir reconnaître ces signes d’incompréhension et de prévenir cette fatidique question : « Est-ce que je peux aller aux toilettes? » Je dois m’évertuer à trouver des activités qui aideront ces élèves à éviter de boucher le tuyau de leur compréhension, à garder cette voix ouverte et réceptive.

Je dois être un enseignant. Pour eux.

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Written by Le barbare érudit

26 janvier 2009 à 22 h 28 min

Publié dans Affaires scolaires

3 Réponses

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  1. Salut Haver,

    J’arrive du forum QAV… je viens de lire ton texte. Touchant. C’est le moins qu’on puisse dire. Et je comprends très bien ce que tu dis. Non pas pour l’avoir vécu moi-même, mais parce j’ai appris beaucoup au cours des dernières années sur cette roue infernale que vivent trop de jeunes. L’enseignement, c’est un peu comme une plante… l’école est en quelque sorte le pot, et l’environnement du jeune, le terreau. Pour que la plante puisse grandir, le terreau doit être de qualité. Et c’est trop souvent là où ça accriche.

    Victimes de violent, d’abus, fmaille dysfonctionnelle, pauvreté, dépendaces… Cercle vicieux de trop d’enfants qui se perpétue de l’adulte à l’enfant qui n’a connu que ça… Et tout le monde se tire la balle pour ne pas voir la réalité en face. Ma copine vient de décrocher un travail à la DPJ… elle ne sait pas si elle sera assez forte. Quand j’entends, ça me dégoûte. Pas seulement comment certains peuvent agir, mais aussi le manque criant de ressources pour ceux qui oeuvrent à coller les morceaux de ces enfants qui sont éparpillés dans les familles d’accueuil. Faut être passionné et même un peu fou je crois…

    Lâche pas Haver. Tu es l’espoir, la planche de salut ces jeunes qui sont devant toi. Mais gardes bien en tête que, malgré toute ta bonne volonté, ce ne sera pas toi qui décidera de leur route. Ils en sont rois et maîtres.

    Un bien humble merci pour de ma part pour partager ta passion, tant avec nous qu’avec ces enfants pour qui, j’en suis convaincu, tu fais une grande différence.

    Luc

    Luc

    28 février 2009 at 8 h 44 min

  2. […] le lac avec les jeunes Chiant Les toilettes L’intimidation Le tableau Je ne veux pas Aputik Ça, c’est mon texte préféré, et de […]

  3. « s’il n’y a qu’un poisson de sauver dans une mer polluée, au moins il y en aura eu un! »

    demijour

    20 janvier 2010 at 12 h 55 min


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