Le dormeur du val
J’ai envie de m’amuser. J’ai envie de me faire plaisir en faisant une courte analyse de mon poème préféré, « Le dormeur du val » de Rimbaud. Et j’ai envie de partager avec vous mes élucubrations. Commençons par lire ce merveilleux poème.
Le dormeur du val
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent; où le soleil de la montagne fière,
Luit; C’est un petit val qui mousse de rayons.Un soldat jeune bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pale dans son lit vert où la lumière pleut.Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
Nature, berce-le chaudement: il a froid.Les parfums ne font plus frissonner sa narine;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au coté droit.
— Arthur Rimbaud
Un peu d’histoire…
Rimbaud est né en octobre 1854 et décède en novembre 1891. On sait qu’il a produit l’essentiel de son œuvre entre 1870 et 1875. Par la suite, il n’écrira plus, mais il ira s’installer en Afrique où il vivra jusqu’en 1891. « Le dormeur du val », lui, est daté d’octobre 1870. La France est alors en guerre avec la Prusse. Ce détail est important pour bien comprendre le contexte dans lequel ce poème a été écrit.
Structure poétique
« Le dormeur du val » est un sonnet, c.-à-d. que c’est un poème constitué de 14 alexandrins disposés en deux quatrains suivis de deux tercets.
Qu’est-ce qu’un alexandrin? Il s’agit d’un vers de 12 pieds, autrement dit, un vers comptant 12 syllabes. Voyons un exemple tiré du poème.
C'es/t un/ trou/ de/ ver/du/re où/ chan/te u/ne/ ri/vière
Chaque barre oblique sépare une syllabe, un pied, dans le vers. Si vous les comptez tous, vous en trouverez 12. Et c’est comme ça pour chaque vers de ce poème. Je n’entrerai pas dans le détail de comment on compte les pieds dans un vers. Si vous voulez en apprendre davantage, je vous invite à consulter Google qui vous aidera à trouver tout ce que vous désirez savoir sur ce sujet.
Les rimes maintenant. Les deux quatrains ont des rimes croisées (rivière — haillons — fière — rayons) alors que le sizain commence par une rime plate suivi de rimes embrassés (comme — somme — froid — narine — poitrine — droit). Plus intéressant, c’est la richesse des rimes. Comme on peut le constater, toutes ses rimes sont suffisantes ou riches. C’est un travail sur le vocabulaire qui est difficile et requiert une grande maîtrise de la langue qu’on ne s’attend pas à retrouver chez un individu si jeune (il n’avait que 16 ans lorsqu’il a composé ce poème!)
Il y a encore quelques remarques à faire sur la structure de ce poème. Premièrement, le rejet, comme on peut le voir dans l’extrait suivant :
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent;
On remarque immédiatement que Rimbaud y a recourt à plusieurs reprise tout au long de son poème. Ensuite, si nous nous attardons aux champs lexicaux, on peut en identifier deux principaux : un premier lié à la nature : verdure, rivière, herbes, montagne, val, cresson, herbe, vert, glaïeuls, Nature; le second est lié à la lumière : argent, soleil, Luit, rayons, lumière. Ce qui est intéressant de noter, c’est que ces deux champs lexicaux, naturellement associés à la beauté et à la vie, voient leur utilisation disparaître presque entièrement dans les dernières strophes.
Cette remarque nous amène vers…
Le sens
On peut dire beaucoup de choses sur ce poème, mais une chose est claire et devrait sauter aux yeux du lecteur : c’est le très grand contraste qui existe entre la première strophe et la dernière. Il y a une véritable progression dramatique qui va de la plus exquise beauté vers une chute brutalement tragique.
Mais avant de nous emporter, reprenons depuis le début.
La première strophe nous décrit un paysage idyllique : la nature tout entière y est mise en valeur par la lumière, source de vie. Deux mots cependant devraient nous faire sourciller, « trou » et « haillons ». En effet, il m’apparaît improbable que ce choix ne soit pas tout à fait conscient et voulu. En insérant ces deux mots, Rimbaud nous prépare inconsciemment à « accepter » l’état du soldat. Ici, le val devient le trou où on enterre le soldat mort et les haillons que forment les herbes dans l’eau sont le reflet de ses habits et de ses chairs qui se décomposent dans cette mort.
La seconde strophe nous présente un soldat qui semble dormir dans cette nature encore une fois remplie de vie. Remarquez ici le rejet du mot « Dort » dans ce contexte. Quel est le message qu’il faut comprendre? Qu’en fait, dormir n’est pas le terme approprié pour décrire l’état du soldat? Est-ce un autre indice qui devrait nous aider à anticiper la chute de ce poème? C’est ce que je crois. Rimbaud plante de nombreux indices de la tragédie un peu partout dans sont poème. Ce rejet n’en est qu’un petit exemple. Prenons le mot « Pale » au début du quatrième vers de la deuxième strophe. Il est clair, après avoir lu le poème en entier, que la pâleur du dormeur est liée à sa condition : il est mort. Cette pâleur contraste d’ailleurs grandement avec la lumière qui se dégage de la nature dans laquelle le soldat baigne.
La troisième strophe multiplie les références à ce contraste entre la vie et la mort dans le poème. Rimbaud nous donne encore plus d’indices que nous devons comprendre par nous-mêmes. Ainsi, on apprend que non seulement dort-il, mais il a un sourire malade et il a froid. Pourquoi demander à la nature de le bercer chaudement? Évidemment, la nature reprend ce qu’elle a donné, c.-à-d. la vie. Mais tout ceci ne prend réellement tout son sens que dans la dernière strophe. Dès le premier vers de cette strophe, il devrait maintenant être évident que le soldat est mort. Les parfums de la nature ne sont pas sentis par le mort. Et s’il a la main sur sa poitrine, c’est probablement un signe qu’il a souffert avant de rendre l’âme. On peut d’ailleurs supposer qu’il est mort de deux balles qui ont laissé « deux trous rouges au côté droit. »
Cette description du poème ne nous dit rien du sens profond de ce que Rimbaud tentait d’exprimer. C’est ici que nous entrons dans le monde de l’interprétation. Qu’est-ce qu’il faut comprendre de tout ça…
La première chose qui saute spontanément à l’esprit, c’est le contraste entre la vie, ici symbolisée par la nature et la beauté, et la mort, symbolisée par le soldat, donc la guerre. Donc, il serait facile de dire que ce poème est une charge contre la guerre et les ravages qu’elle provoque. En effet, comment ne pas être contre la guerre si tout ce qui en ressort n’est que mort?
Mais n’y a-t-il pas lieu d’aller voir au-delà de cette simple analyse? Par exemple, si au lieu de simplement s’élever contre la guerre, ce qui est tout à fait louable en soi, on y voyait le retour de la vie vers la nature qui l’a engendré? Donc, le retour à la terre?
Autre point très important de ce poème, c’est l’ambiguïté qui est entretenue tout au long de la description quant à l’état du soldat. Entre le sommeil réparateur et paisible et la mort, il n’est jamais clair ce dont il est question. Il nous est donc obligatoire de relire une seconde fois le poème dès que la compréhension s’installe afin de valider cette dernière impression tragique que laisse le dernier vers.








Cher Barbare,
Si, comme tous les francophones, j’ai dû étudier cette poésie, je ne l’ai pas trop appréciée…
Je ne suis pas un “littéraire” et les alexandrins ne sont pas ma tasse de thé: ils me font trop penser au cauchemar des vers glyconiens (“Vers glyconien: Qui est composé d’un choriambe précédé d’une base dissyllabique et suivi d’un pied dissyllabique indifférent”.(Dictionnaire de la langue française (ÉMILE LITTRÉ)) ou à certains écrits latins célèbres (rappelle-toi le “ante maret terras et quod tegit”…) (Ovide?) avec leurs spondées et ptérodactiles (mais oui, je connais le vrai mot)! (HAHAHA)
Je ne sais plus qui avait dit que la science consistait à expliquer avec des mots simples des choses dont personne n’a entendu parler, tandis que la poésie servait à exprimer de façon compliquée des choses que tout le monde connaît.
En bref, je n’ai donc rien de commun avec la poésie, n’étant pas un érudit, mais un vieux pensionné en Alzheimer terminale!
Amitiés
Armand
20 décembre 2009 à 0 h 53 min
OK, c’était drôle. Mais ne t’en fait pas. Je me sens des affinités autant avec la science qu’avec la littérature. Et comme je m’ennuyais, j’avais envie de m’amuser. À chacun des loisirs!
lebarbareerudit
20 décembre 2009 à 11 h 29 min
Ouen, faut que tu sois crissement pogné à passer le temps en attendant l’avion pour analyser du Rimbaud à 23h le 19 décembre!
Moi aussi la météo a tout fucké…mais mettons que c’est pas la même chose.
J’espère vraiment pour toi que le Dash va s’montrer la face tantôt…
frankybgood
20 décembre 2009 à 2 h 16 min
100% d’accord !
Garamond
20 décembre 2009 à 11 h 17 min
Je me croise toujours les doigts pour cet après-midi. Mais c’est loin d’être garanti, mettons.
lebarbareerudit
20 décembre 2009 à 11 h 30 min
Quelle analyse ! ça me rappelle mes cours à l’UQAM !
Parle-nous de la neige, des malamucks, des eskimaudes mais lâche Rimbaud !
Garamond
20 décembre 2009 à 11 h 16 min
Tu comprendras que dans l’état actuel des choses, la neige, les malamutes et les Inuit, c’est pas trop trop ma tasse de thé. J’en ai un peu souper et je veux voir ma femme.
Mais ça va revenir. Plus tard.
lebarbareerudit
20 décembre 2009 à 11 h 32 min
Juste pour qu’on en finisse avec ça, le terme Eskimo (qui par tentative de rectitude langagière est devenu Eskimau par la suite) est un terme très péjoratif et offensant pour ce peuple. Ce mot serait un dérivé d’un langue amérindienne (on semble s’entendre pour dire qu’il vient des Montagnais qui parlaient de leurs voisins du Nord comme étant des “Mangeurs de viande crue”) et a été repris par les explorateurs “blancs”.
Comme il ramène les gens au temps où le bon blanc les identifiait par un pendantif avec un numéro d’eskimo(!), il est vraiment mal vu de l’utiliser.
Même si la comparaison peut être boiteuse, il a un peu la même teneur que frog, nègre, whop, etc…
Svp, s’en tenir à Inuit, terme voulant simplement dire “les Hommes”.
frankybgood
20 décembre 2009 à 12 h 53 min
En France, le parler québécois est appelé «le parler malamute»… Ce n’est donc pas très gentil de la part de nos cousins français
Garamond
20 décembre 2009 à 19 h 24 min
Si tu me permets, Barbare, à ton analyse, j’ajouterais les éléments suivants:
En structure, les vers de Baudelaire ici comprennent des hiatus. c’est-à-dire que le sixième pied survient toujours à la fin d’un mot. Degré de difficulté élevé.
Trois autres champs lexicaux me semblent aussi importants. Tout d’abord, les couleurs, un champ qu’on retrouve entre autres dans le poème Les voyelles, je crois. Ensuite, celui des sens puisqu’il ne manque que celui du goûter. Enfin, le sommeil qui, comme tu le montres est relié à l’idée de la mort.
Il y a aussi l’importance des figures de style. Je ne ferai pas le relevé de toutes celles qu’on retrouve ici (on parle de plus d’une vingtaine, je crois), mais il y a bien sûr, comme tu le montres l’importance des figures d’opposition. On retrouve une foule d’antithèses, dont la principale est bien sûr celle opposant la vie à la mort. Il y a aussi des figures relevant de l’atténuation, plus précisément de l’euphémisme à travers cette idée de sommeil qui est en fait la mort.
Enfin, au niveau de la ponctuation, on remarque l’importance de l’apostrophe et, à cet égard, il n,est pas négligeable de constater que ce poème a pour destinataire explicite la nature quand le poète lui demande de bercer les soldat.
Comme tu le soulignes, il est remarquable qu’un jeune de 16 ans ait produit une telle oeuvre. Il mérite bien à cet égard le titre de génie
Le professeur masqué
21 décembre 2009 à 10 h 03 min
Il me semble qu’il ne s’agit pas là de la définition d’un hiatus…
Selon Antidote, c’est la « rencontre de deux voyelles appartenant à des syllabes différentes, comme dans les mots aorte ou créer. »
Le Larousse et le Robert en disent aussi la même chose.
Peut-être parliez-vous de la césure, qui sépare l’alexandrin en deux hémistiches?
De plus, il me semble que le sixième pied arrive souvent (toujours?) à la fin d’un mot (en poésie classique du moins), d’où la césure dans la prononciation et parfois même dans le sens…
Est-ce que je fais erreur?
Laurent
21 décembre 2009 à 16 h 27 min
Pas pantout! Je mêle tout le temps les deux! Allez savoir pourquoi!
Le professeur masqué
22 décembre 2009 à 10 h 13 min
Mon analyse n’est certainement pas complète. Entre autre, je n’ai pas parlé des assonances et des allitérations, entre autre. Et au niveau du sens, je n’ai pas été au bout de l’analyse.
lebarbareerudit
9 janvier 2010 à 18 h 33 min
Je fais un test pour le truc courriel, je dois laisser un message. Désolée pour le rien.
Eldiablo Minouchka
20 mai 2010 à 18 h 28 min
Comme la musique, la poésie est réussie quand elle suscite en nous une émotion… C’est précisément le cas de ce poème de Rimbaud, avec lequel toutes sortes de sentiments se bousculent en nous : image paradisiaque et apaisée de la nature, mais qui ressemble aussi à un linceul, ambiguités et malaise grandissant au fil de la lecture, contraste troublant entre chaleur et froideur, absurdité de la mort posée dans cette nature luxuriante, sourde révolte contre la cruauté de la guerre…
Ce poème au verbe très simple est d’une richesse extraodinaire !
Lee Harvey Oswald
29 octobre 2011 à 17 h 36 min
Ca me fait plaisir que quelqu’un ne se contente pas de parler de l’éternelle dénonciation de la guerre censée être dans ce poème. Selon Steve Murphy (spécialiste de Rimbaud assez connu) en fait Rimbaud voulait en fait justifier la guerre, c’est pourquoi il ne la présente pas de manière brutale. Je m’explique dans un premier temps la guerre franco prussienne était une guerre stupide provoquée par un empereur despotique et en plus mauvais stratège. La population était contre la guerre, ce qui a entraîné la chute de Napoléon trois d’ailleurs. Or à sa chute justement, ce dernier a essayé de pactiser avec l’ennemi afin de récupérer son pouvoir, et c’est à ce moment là que la guerre est devenu pour le peuple français non plus une corvée imposée par une dictateur, mais la condition sine qua non de défendre la république (la troisième), par la suite cela a donné la commune de Paris (mai/octobre 71), quand une partie de la garde nationale s’est alliée avec la population pour virer le pouvoir en place (Thiers, Ferry…) qui voulait signer une paix séparée avec la Prusse. Rimbaud aurait voulu joindre les communards qu’il soutenait, mais il n’a pas pu. Les poèmes qui dénoncent plus clairement la guerre sont Le Mal, et Le Forgeron. En tout cas merci pour ton commentaire c’est un des plus intéressant que j’ai lu sur le sujet.
Eliane
fantoo
21 décembre 2011 à 3 h 10 min
Tu t’es gourré pour la sécation des syllabes: la vraie est:
“C’est/ un /trou/ de/ ver/dure/ ou/ chan/te une/ ri/vière”
Car on ne compte pas la dernière syllabe du mot en fin de vert et on fait la liaison
exemple: une marque au front= u ne mar quo front
hernander
17 janvier 2012 à 13 h 01 min
hernander t’es trop con
L' enmaerdese
17 janvier 2012 à 13 h 03 min